L'université et ses tentacules

L’expansion de la galerie de l’UQAM se traduit aussi par une première occupation des fenêtres rue Berri. Les passants pourront y voir trois photos de Gwenaël Bélanger, prises à l’intérieur de la galerie. Une manière de refléter l’intérieur à l’extérieur.
Photo: Galerie l’UQAM L’expansion de la galerie de l’UQAM se traduit aussi par une première occupation des fenêtres rue Berri. Les passants pourront y voir trois photos de Gwenaël Bélanger, prises à l’intérieur de la galerie. Une manière de refléter l’intérieur à l’extérieur.

Sans thème ni esthétique ni politique, Expansion traduit l'idée que la matière artistique se répand dans la vie, comme l'UQAM dans la cité et dans la société. Malgré l'échec de l'îlot Voyageur et les rêves de grandeur, l'université (se) célèbre. Retour assumé de la démesure.

Un monstre. Une ébullition. Pour en mettre plein la vue. Louise Déry et Audrey Genois le reconnaissent sans retenue: l'exposition Expansion, qu'elles ont préparée pendant deux ans, est une affaire de démesure. Soixante-dix artistes (oui, 70), de toutes les générations et de toutes les disciplines, en font partie. Leur point commun? Être passé par l'Université du Québec à Montréal, comme étudiant ou prof — certains y sont encore.

Expansion, c'est l'expo-fête, celle qui célèbre les 40 ans de l'UQAM. «Le point de départ, dit Audrey Genois, elle-même ex-étudiante à cette cathédrale, c'était de montrer l'excellence de l'enseignement. On a pensé aux diplômés pour montrer que de grands artistes ont été formés ici. On a épluché les listes des finissants. De la maîtrise et du baccalauréat. Et du bac. Il y en a des milliers.»

Ce bassin et son exponentielle diversité, les deux commissaires se sont amusées à en faire quelque chose de «fédérateur et rassembleur». Elles ont «laissé pousser le monstre», comme dit Audrey Genois, conservatrice à la galerie de l'UQAM.


Dans l'éclatement

Leur seule contrainte: l'espace. À l'instar de ce qu'elles ont imposé aux artistes. Une boîte en bois pour une trentaine d'entre eux (les profs, en fait), une table pour une douzaine. Des «surfaces d'inscription», et une carte blanche. L'imaginaire et l'esprit contestataire des créateurs ont, bien sûr, donné dans l'éclatement.

Le sculpteur Jean-Pierre Gauthier les avait averties: sa table serait à l'envers. Finalement, elle ne l'est pas, mais sa nouvelle expérience cinétique est au ras du sol. Emmanuelle Léonard aussi a supprimé les pattes de son meuble. Ce sont les piles d'exemplaires de son cahier photographique, inspiré par des archives de l'affaire du caporal Denis Lortie, qui prennent hauteur. Pascal Grandmaison, artiste de l'image, n'a pas pris la table. Il en a construit une «de mémoire», selon les dimensions de l'autre et avec des restes de bois. Et ainsi de suite.

La grande salle de la galerie, «salle de classe», dans les mots de Louise Déry, est en apparence bien ordonnée. Dans les faits, elle fourmille d'idées. Le bric-à-brac de Manuela Lalic, une des dernières tables que l'on découvre, en est le prototype. «C'est de la table, commente la directrice de la galerie universitaire, que viennent les premières idées. C'est l'endroit où l'on bricole. Tout vient de là.»

«Tu sais comment j'apprécie le travail de David Altmejd, poursuit-elle. Ses premières oeuvres, ce sont des tables. Il m'a déjà dit que, pour lui, une table est idéale pour disséquer des corps.» Altmejd, bien sûr, est du lot. Le lauréat du prix Sobey 2009 n'avait pas encore amené sa table mercredi, et Louise Déry l'attendait. Elle imaginait l'artiste arriver avec «son sac de poubelle» rempli d'êtres et de monstres. Sur place, il allait même couler quelques pièces. À tout seigneur tout honneur, y compris le dernière minute.

La grande salle pour les diplômés et leurs tables, ainsi que pour un groupe de vidéastes, qui se partagent des écrans. La petite salle, mais à un niveau supérieur, a, elle, été réservée aux enseignants. La trentaine de boîtes sont signées de retraités (Michel Goulet, Nicole Jolicoeur) et de jeunes recrues (Manon de Pauw et Patrick Coutu). Encore là, surprises et entorses.

Le très poétique Michael A. Robinson y va d'un service à thé qui double son espace personnel, alors que Jocelyn Jean, peintre, a transformé sa boîte en surface, en tableau. Patrick Coutu l'a détruite, mais en a fait une sculpture, assemblage de petits morceaux reproduisant une formule mathématique. Jean Dubois met de côté le multimédia si propre à son art. Sa boîte renferme un miroir et une énigmatique inscription au sujet d'un «endroit délaissé par l'insouciance».

Les vidéastes se partagent les écrans, les performeurs, une scène — et la Nuit blanche de ce soir. L'expansion sera ainsi territoriale, puisque les six artistes au programme s'activeront à l'agora du pavillon Judith-Jasmin. Et autour. Thierry Marceau, par exemple, occupera l'enceinte qu'il qualifie de musée Guggenheim pour poursuivre ses fantasmes artistiques en se prenant pour Matthew Barney. Et pour le pape, pour lequel il revêtira une robe de seize pieds, selon Louise Déry.

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Expansion
Galerie de l'UQAM, pavillon Judith-Jasmin, salle J-R120, 1400, rue Berri. www.galerie.uqam.ca

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Collaborateur du Devoir