Expositions - Explorer la sphère du quotidien

Room: An Extension (2008), une bande vidéo de Yam Lau. Usant d’un logiciel de modélisation 3D, Yam Lau réalise des oeuvres qui proposent une exploration de l’espace ancrée dans le quotidien et la sphère domestique.
Photo: Richard-Max Tremblay Room: An Extension (2008), une bande vidéo de Yam Lau. Usant d’un logiciel de modélisation 3D, Yam Lau réalise des oeuvres qui proposent une exploration de l’espace ancrée dans le quotidien et la sphère domestique.

Le Musée d'art de Joliette continue de faire sa marque. Sa programmation hivernale s'annonçait alléchante sur papier; elle ne déçoit pas une fois sur place. Parmi les quatre artistes en vue, quatre projets d'exposition monographique, seule la vidéo de Fiona Banner peine à retenir l'attention. Son montage repose sur des stratégies largement connues (appropriation et accumulation d'images, absence de synchronicité entre le son et l'image) qui n'arrivent pas à bousculer les habitudes de perception autour du sujet ausculté: les avions de chasse.

Pour être plus juste, précisons que c'est le travail de Yam Lau qui éclipse, bien malgré lui, celui de Banner. L'exposition qui est consacrée à l'artiste basé à Toronto réunit trois de ses oeuvres vidéo, dont une qui a été montrée au centre Optica en 2007. Revoir cette vidéo après si peu de temps permet de confirmer sa pertinence, de vérifier la force de son impact. Avec les deux autres vidéos, c'est la compréhension du travail de Lau qui se voit en plus judicieusement enrichie.

Usant de la vidéo et d'un logiciel de modélisation 3D, Yam Lau réalise des oeuvres qui proposent une exploration de l'espace ancrée dans le quotidien et la sphère domestique. L'animation virtuelle permet à l'artiste de camper dans la représentation l'espace choisi, une chambre ou une maison, qui devient une sorte de structure vide qui pivote sur elle-même et sur laquelle il ajoute les vues réelles captées par la caméra vidéo. Il en résulte une imagerie d'une singulière teneur, combinant l'illusionnisme calculé de la projection virtuelle et la minceur de l'image vidéo. Les deux se superposent en transparence dans un flux léger et aérien. Nul bruit, que l'emportement fluide de ces images qui ont quelque chose aussi de fantomatique.

Maintenir bellement l'ambiguité

Grâce à cette texture particulière, les vidéos de Yam Lau engagent une étude sur le rapport au temps et à l'espace intime. Dans Room (2007) et Room: An Extension (2008), l'image donne à voir un personnage chez lui, qui se lève et vaque à ses occupations quotidiennes, dans un espace qui suggère à la fois l'enfermement, par un périmètre restreint clairement circonscrit, et l'ouverture. Les frontières physiques semblent en effet s'évanouir quand une fenêtre ajoure par sa lumière l'opacité d'un mur ou que des plans se fondent en transparence, soudain évanescents et fuyants.

Ce procédé est également exploité dans Hutong House (2009), l'une des plus récentes réalisations de l'artiste. Cette fois, l'action se passe dans une maison traditionnelle chinoise, échantillon d'un patrimoine architectural aujourd'hui menacé par les projets de développement urbain. La vidéo évoque ce phénomène en montrant une image qui semble sortir de la mémoire et défie ce qui en faisait la spécificité. Structuré autour d'une cour carrée, ce type de maison avait pour but d'organiser la vie privée à l'abri des regards extérieurs et indiscrets. Ici, non seulement le regard franchit-il les façades de la maison, mais il circule aussi dans un intérieur qui a tout adopté du confort moderne et de son design standardisé.

L'oeuvre maintient bellement une ambiguïté qui ne peut départager présent et passé, tradition et modernité, et qui, de plus, soulève la question de l'identité culturelle en la situant au coeur d'une exploration de l'espace architectural domestique. Ce travail tient avec cohérence et séduit d'autant plus qu'il ne se définit aucunement en fonction de ses prouesses techniques.

Le retour de Gisele Amantea

Voilà une artiste dont on n'avait pas vu le travail depuis un moment. Ce retour, en quelque sorte, de Gisele Amantea se fait en grand à Joliette. D'abord sous la forme d'une intervention in situ dans le musée (réalisée à l'automne), puis avec cette exposition à caractère rétrospectif survolant son travail depuis 1987 jusqu'à aujourd'hui.

À la lumière de cette sélection, ciblée et organisée en trois sections différentes par la commissaire Ève-Lyne Beaudry, force est de constater l'aspect hétérogène de la production de l'artiste qui, au moyen d'objets et d'images appropriés, cherche toutefois avec constance à débusquer les rapports de pouvoir dans la société et dans la culture. Elle le faisait, à la fin des années 1980, en réhabilitant l'ornemental, le décoratif et la gestualité de l'artisanat pour affirmer, comme dans Heaven (1987) et White Folly (1988), une position du sujet féminin autrefois réduit à l'invisibilité.

Dans le même registre consistant à revisiter les hiérarchies discriminantes à l'endroit des femmes, l'oeuvre In Your Dreams (1998) s'avère, de loin, la plus forte. Une trentaine de globes transparents diffusent des montages vidéo, qui font défiler les images stéréotypées de la femme telles que véhiculées au cinéma, des clichés, suggère le dispositif, comme les «boules à neige» collectionnées par les touristes.

Dans ses travaux récents, montrés pour la première fois à Joliette, l'artiste s'intéresse davantage à la notion de frontière, qu'elle explore au moyen de dessins muraux, au demeurant fort réussis, et de la photographie. Celle-ci se veut d'ailleurs implacable, à la fois littérale et tristement indéniable, quand il s'agit de montrer la clôture entre Ville Mont-Royal et Parc Extension.

Le visiteur ne manquera pas de s'arrêter devant le lustre élaboré par Maude Léonard-Contant, placé dans le hall du musée, plus saisissant d'ailleurs que l'intervention extérieure qui y répondait mais qui n'est déjà plus en place. Les pièces joliment organisées du lustre, qui ne laissent pas deviner qu'elles ont été taillées dans le polystyrène, protègent en leur sein un paysage hivernal et sa faune en miniature. Un luxe visiblement qui porte à réfléchir.

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YAM LAU, MAUDE LÉONARD-CONTANT, FIONA BANNER
Jusqu'au 2 mai


GISELE AMANTEA
Jusqu'au 25 avril
Musée d'art de Joliette
145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil, Joliette

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Collaboratrice du Devoir