Borduas, héros oublié ?

Sans titre, 1942, une gouache de Borduas
Photo: Collection Marc Bellemare Sans titre, 1942, une gouache de Borduas

Il s'en est fallu de peu mais, finalement, Françoise Sullivan n'a pas manqué, en septembre, de goûter à la fête. Alors que Le Moulin à paroles, sur les plaines d'Abraham, roulait sur ses derniers milles, la peintre et chorégraphe a été invitée à lire le texte de Refus global, le manifeste pré-Révolution tranquille dont elle est une des signataires.

«C'était émouvant, se souvient-elle. J'avais les yeux pleins d'eau. Je voyais la plaine qui montait, comme un amphithéâtre. Je me sentais comme une rock star.»

Il s'en est fallu de peu que cette Sullivan la rockeuse n'existe pas. Si le texte de Paul-Émile Borduas, chef de file des automatistes, avait été retenu par les organisateurs du Moulin — et lu par Yann Perreau —, c'est sur l'insistance de Marc Bellemare, l'avocat de Québec, pour qu'on fasse de l'acte un vrai symbole d'histoire. Pour le ministre éphémère du premier gouvernement Charest et membre fondateur du Club de collectionneurs de Québec, ce genre de mépris envers les automatistes survivants est la preuve que l'héritage de Borduas part en fumée.

«Borduas fait partie de notre patrimoine. Il est la clé vers le Québec moderne. Mais qui est cet homme?», demande Marc Bellemare, qui veut rappeler à quel point les gens connaissent mal le personnage et l'influence qu'il a eue au-delà du cadre artistique.

Borduas peut être un précurseur, un pilier, un «héros comme Lévesque», selon Françoise Sullivan, il serait un grand oublié. Cinquante ans après la mort du peintre, Marc Bellemare estime faire ce que d'autres ne font pas: tenir un événement commémoratif le jour même de cet anniversaire, le 22 février.

Série d'événements

La quarantaine d'oeuvres de Borduas et du groupe automatiste (Riopelle, Leduc, Ferron, etc.), qu'il a tirées de collections privées, forme une exposition, agrémentée de conférences, en cours jusqu'à lundi à la galerie Lacerte de Québec. La reprise montréalaise aura lieu en mai, à la galerie Éric Devlin.

«J'ai voulu réagir devant la tiédeur des musées, dit Bellemare. Les 60 ans de Refus global, en 2008, ont été soulignés de manière plus que discrète. C'était dans la cave [du Musée d'art contemporain].» Il ne comprend pas que l'expo la plus récente renouvelant la question automatiste (The Automatiste Revolution) soit née en Ontario, à la Varley Art Gallery (banlieue torontoise), où elle tient l'affiche encore quelques jours. Et qu'elle ne s'arrête pas au Québec alors qu'elle atterrira en mars à la Albright-Knox Art Gallery de Buffalo.

Josée Bélisle, conservatrice de la collection du Musée d'art contemporain de Montréal, se défend de ne pas honorer la mémoire du peintre. S'il est vrai que le Musée national des beaux-arts du Québec n'a rien prévu en 2010, le MAC, chien de garde de l'oeuvre de Borduas — vu le nombre de tableaux (130) et le fonds d'archives personnelles de l'artiste qu'il possède —, aura cet été son expo commémorative. «On profite de l'anniversaire de sa mort pour ressortir la collection Borduas», note-t-elle. Elle rappelle que, jusqu'en 2008, une quarantaine de ses oeu-vres faisaient partie de l'expo Place à la magie.

La manifestation de 2010, portée par l'intitulé «Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes», sera rétrospective et actuelle. Quatre artistes ont été invités à choisir des oeuvres parmi les Borduas du MAC et à s'en inspirer pour créer une oeuvre. Et c'est faux, dit Josée Bélisle, le 60e anniversaire de Refus global n'a pas été souligné dans les sous-sols, mais au rez-de-chaussée. Le 50e, lui, en 1998, avait donné lieu à de multiples événements, dont l'expo Borduas et l'épopée automatiste et un cahier spécial dans Le Devoir.

Et le ROC ?

L'expo de Varley, signée par deux sommités (Roald Nasgaard et Ray Ellenwood, lui-même traducteur de Refus global), le MAC ne la présente pas parce qu'il aurait préparé l'année 2010 bien avant d'en entendre parler. Josée Bélisle avoue tout de même que «si la volonté avait été là»...

Francine Perinet, directrice de la Varley Art Gallery, affirme que The Automatiste Revolution n'a jamais été proposée au Québec. Par respect. Comme s'il ne fallait pas venir jouer dans la cour du voisin et, en plus, lui dire comment jouer. «Le but était de faire une expo au Canada anglais pour révéler un mouvement, dit-elle. Donner la reconnaissance aux automatistes, les montrer comme un groupe d'avant-garde, d'importance internationale.»

C'est un secret de Polichinelle qu'à part Riopelle, les signataires de Refus global sont sous-estimés dans le ROC et que l'automatisme est perçu comme un mouvement provincial. Mais il y avait plus. «La dernière évaluation par un musée du mouvement québécois, ajoute Francine Perinet, date de 1974. Après, on a célébré des carrières individuelles. Il fallait reconsidérer le mouvement. Comme pratique ouverte sur les disciplines, comme pas vers la Révolution tranquille, vers la création du ministère de la Culture. L'apport est énorme.»

François-Marc Gagnon, grand spécialiste de Borduas et, par ricochet, du mouvement automatiste, sourit lorsqu'on l'interroge sur la pertinence de célébrer en 2010 l'homme et son héritage. «On n'a plus grand-chose à dire, commente-t-il. Oui, l'importance de Borduas doit être considérée, surtout en comparaison de Riopelle. Mais je ne crois pas que le mouvement automatiste soit sur le déclin. Moins médiatique? Peut-être.»

Gagnon n'est pas prêt à mettre le feu à l'essai de Nasgaard, mais il lui voit des limites. Le rapprochement qu'il fait avec l'abstraction lyrique et avec l'expressionnisme américain n'est pas nouveau. Et avancer que les automatistes ont précédé, voire influencé, ces mouvements parallèles en Europe ou aux États-Unis lui paraît exagéré. «À Paris, ils auraient influencé l'abstraction lyrique parce qu'ils ont été les premiers à exposer?... Je ne le pense pas.»

François-Marc Gagnon avait accepté de participer à la manifestation de Marc Bellemare. Il s'est désisté pour des raisons de santé. Il aurait parlé des sources surréalistes de Borduas. Une mise en contexte historique que lui-même a maintes fois abordée et qu'il résume, de son rire habituel, par ces mots: «L'influence du surréalisme, c'est bon, mais ça fait longtemps.»

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 21 février 2010 05 h 13

    Chaque chose en son temps

    Il dort bien silencieusement le peintre oublié, d'autant plus qu'il parlait un langage secret. Mais il n'est pas pressé là où il est, l'espace complexe des tableaux qu'il a peints, celui où il était à son aise. On se rappellera de lui quand on sera prêt à lire aisément dans ce qu'il a vu.

  • Catherine Paquet - Abonnée 21 février 2010 07 h 27

    Il faut stimuler la connaissance et l'intérèt des Québécois pour Borduas et pour le sens du Refus global.

    Voyez. Un seul vote, le mien, et pas un autre commentaire.

    Il faut montrer souvent, et à des endroits accessibles, l'oeuvre de Paul-Émiloe Borduas et de ses contemporains à tous les Québécois et à tous les Canadiens. Plusieurs Québécois et Canadiens ont appris à connaître et à apprécier les magnifiques oeuvres du Groupe des Sept. Les artistes de ce groupe, fort originaux, en ont peut-être influencé plusieurs autres, mais certains ont plutôt été influencés par les mouvements européens de l'époque

    Je crois que si, comme le pense François-Marc Gagnon, le mouvement québécois a peu ou pas influencé l'abstraction lyrique en Europe et l'expressnionisme abstrait au États-Unis, il a le grand mérite d'avoir existé, d'avoir été d'une modernité encore actuelle et d'avoir précédé bien d'autres explosions de liberté et de créativité.

  • Caroline Cloutier - Inscrit 21 février 2010 19 h 32

    L'Automatisme est encore bien contemporain

    Je suis moi-même une jeune artiste peintre professionnelle et ma démarche artistique se base sur les grands principes du mouvement automatiste.
    Mes oeuvres et mon admiration pour M. Paul-Émile Borduas sont la preuve vivante qu'il n'est pas un héros oublié et que le mouvement artistique qu'il a instigué est encore aujoud'hui "contemporain".
    Je travaille présentement sur un projet d'exposition solo intitulée "l'Héritage des automatistes d'hier" qui se tiendra au début de l'année 2011 et qui soulignera les 70 ans du mouvement automatiste.

    Pour le plaisir des yeux et l'amour de l'art, je vous invite tous à visiter ma galerie virtuelle au www.carolinecloutier.artacademie.com
    Vous y trouverez aussi les informations concernant mes prochaines expositions.

    Caroline Cloutier, artiste peintre automatiste