Oscar le visionnaire

L’édifice Copan a été bâti entre 1951 et 1966. Avec sa forme en «S» et son interminable façade en béton et en verre, il ondule au coeur de la mégalopole brésilienne, s’implantant sur son site en suivant le dénivelé plutôt que le tracé des rues.
Photo: Eduardo Aquino, SPMB L’édifice Copan a été bâti entre 1951 et 1966. Avec sa forme en «S» et son interminable façade en béton et en verre, il ondule au coeur de la mégalopole brésilienne, s’implantant sur son site en suivant le dénivelé plutôt que le tracé des rues.

Jusqu'au 8 mars, la Maison d'architecture du Québec présente une exposition qui plonge le visiteur au coeur du Copan, l'édifice iconique de São Paulo. Réalisée par un couple d'architectes-artistes, Eduardo Aquino et Karen Shanki, de la firme spmb, en collaboration avec le photographe Arni Haraldson, l'exposition présente des instants de vie et rend hommage aux hommes qui habitent, travaillent ou transitent dans ce gigantesque bâtiment aux valeurs modernistes. Ces récits en images seront complétés au mois de février par la lecture des mémoires d'Oscar Niemeyer sous la voix de Rémy Girard.

On juge trop souvent les projets d'architecture à leur simple apparence, en les étiquetant à coups de publications sur papier glacé. On devrait s'attarder un peu plus aux effets intangibles de l'architecture, à ces petits plus qu'un édifice apporte sur le long terme à ses habitants, au quartier, à une ville et parfois même à un pays! L'oeuvre d'Oscar Niemeyer a toujours accompagné de ses formes et de ses idées audacieuses les métamorphoses de son pays quand elles s'orientaient vers la quête d'une identité aspirant à la modernité et au progrès social. Parmi les 500 édifices qu'il a construits au Brésil et ailleurs dans le monde, le Copan est un bel exemple de réussite dans tous les sens du terme. Si l'on enlève l'enveloppe du bâtiment et que l'on s'attarde à regarder vivre ses habitants, on s'aperçoit que l'architecture peut changer des vies, aider les hommes à se construire individuellement et comme société.

Le Copan

Conçu par Oscar Niemeyer, l'édifice Copan a été bâti entre 1951 et 1966. Avec sa forme en «S» et son interminable façade en béton et en verre, il ondule au coeur de la mégalopole brésilienne, s'implantant sur son site en suivant le dénivelé plutôt que le tracé des rues. Avec plus de 5000 résidents répartis sur plus de 30 étages, cet ensemble mixte mélange admirablement les espaces résidentiels et les espaces publics, tels que commerces, bureaux et lieux d'expression communautaire.

Qu'en est-il du Copan 50 ans plus tard? Ce symbole du modernisme est encore sur pied dans tous les sens du terme. Même s'il se dégrade fortement par endroits, l'essence de la mégastructure persiste et procure encore à ses habitants des expériences de vie gratifiantes, des instants puissants emplis d'humanisme, de poésie et de beauté. Au-delà de sa singularité et de son caractère visuel et symbolique, le Copan a été conçu pour être en parfaite interaction avec la ville, et c'est cet aspect-là qui garde l'édifice intact aujourd'hui. «Le rez-de-chaussée du Copan est un des espaces publics les plus attachants de la ville parce qu'il accueille les gens à l'intérieur du bâtiment, donnant la sensation de pénétrer dans un lieu intime, explique Eduardo Aquino. La mezzanine est un autre espace à usages multiples important pour la collectivité, où se déroulent des cours ou des activités en tout genre, mais également des expositions, des concerts, des pièces de théâtre», précise Karen Shanki. Ces lieux de vie importants sont ceux qui permettent aux 5000 habitants du Copan de vivre en harmonie en se sentant inclus dans la ville, et non pas exclus.

L'architecture comme liant social

Ainsi, à travers l'exposition, on découvre soudain que l'édifice Copan n'est pas juste beauté et sensualité, mais que, derrière ces façades en courbes, se cachent des espaces complexes, qui portent des valeurs sociales très chères à Niemeyer. L'architecture du Copan apparaît donc comme un outil bien pensé servant à tisser un lien social entre les habitants qui vivent et passent au Copan. «Nous avons vécu au sommet du Copan pendant un an», expliquent Karen et Eduardo.

«Vivre là-bas, c'est vivre dans une ville au coeur de São Paulo. L'expérience est très intense, surtout en raison de l'échelle, car tout semble exagéré: la taille de l'édifice, l'aspect public, le nombre de personnes que l'on y croise et celles avec lesquelles on lie une amitié, l'expression écrasante du ciel et de la ville quand vous êtes tout là-haut. On sent une immense présence collective sans pour autant perdre sa solitude», dit Eduardo Aquino. L'architecture du Copan apporte une richesse inestimable de cohésion sociale, un élément qui se perd dans l'architecture d'aujourd'hui, quasi exclusivement individualiste... Ainsi, le bâtiment porte à réfléchir sur l'apport possible de l'architecture, en réponse aux grands défis que posent la surpopulation et les problèmes sociaux qu'elle entraîne.

Dans la peau de l'habitant

L'exposition Séjour au Copan/Copan Projects n'en est pas une d'architecture traditionnelle. «Nous n'avons pas voulu présenter des dessins ou des maquettes, ni montrer l'architecture à travers les yeux de l'architecte, mais plutôt raconter divers aspects de la vie du bâtiment et tenter de construire un débat social en montrant certains aspects de l'immeuble qui ont été affectés par l'action humaine, et aussi comment l'architecture encadre et accompagne les êtres humains qui vivent, travaillent ou passent au Copan», explique Eduardo Aquino. Ainsi, le projet n'isole pas l'architecture de la vie, mais bien au contraire replace l'habitant au coeur de l'oeuvre.

La firme d'Aquino et Shanski (spmb) est basée à Winnipeg, mais le couple réside souvent au Copan, où il possède maintenant un appartement. Pour l'exposition, le duo a poursuivi de l'intérieur une réflexion artistique, quasi anthropologique, en collaboration avec la communauté résidente. À la fois habitants, acteurs et observateurs, ils ont tenté de capturer ces liens sociaux et physiques présents sur toute la surface du bâtiment. L'exposition est une sélection de ces prises de vue retranscrites sous forme de films, de vidéos, de portraits et de photographies d'Arni Haraldsson.

Oscar Niemeyer est lu

Architecte de génie, Oscar Niemeyer est aussi un grand homme, assoiffé d'humanisme et de justice sociale. Travailleur joyeux, sensible et sensuel, sa personnalité transperce toutes ses oeuvres. L'homme de Rio, créateur de la ville de Brasilia, mais aussi du siège de l'ONU à New York (avec Le Corbusier) et de l'époustouflant Musée d'art contemporain de Niteroi, est l'une des plus grandes figures de l'architecture du XXe siècle. Toujours actif à 102 ans, il est aussi un homme de lettres à la plume remarquable. Dans le cadre de l'exposition Séjour au Copan/Copan Projects, l'acteur Rémy Girard prendra la parole les 15, 16 et 17 février pour raconter la vie palpitante du grand architecte qui se cache derrière le Copan...

***

www.spmb.ca

www.maisondelarchitecture.ca

***

Collaboratrice du Devoir