Faire le vide

Vue d’ensemble d’une partie de l’exposition d’Aude Moreau au centre Plein Sud
Photo: Source Plein sud Vue d’ensemble d’une partie de l’exposition d’Aude Moreau au centre Plein Sud

Un grand mur touche pres-que le plafond et scinde en deux la salle d'exposition de Plein sud. Dans la première moitié, une vidéo silencieuse. Dans la deuxième, une installation sonore et lumineuse. L'ensemble apparaît tout simple, basé sur l'opposition entre deux espaces. Il cache néanmoins un propos complexe sur la vacuité de nos vies, menées au rythme de la consommation et de l'obligation d'occuper notre temps.

L'expo, sans titre, est l'oeu-vre d'Aude Moreau, une artiste connue pour ses interventions in situ, pour l'altération des espaces qu'elle occupe. Sa précédente manifestation, Tapis de sucre 3 (2008), à la Fonderie Darling, envahissait l'endroit et, pourtant, il ne s'agissait que d'une oeuvre au ras du sol. Elle a fait d'autres oeuvres similaires, éphémères, en sucre aussi, lors de la deuxième triennale Orange de Saint-Hyacinthe, ou de peinture rouge, à la galerie

La Centrale.

Son art, entre une facture minimaliste et une action brutale comme dans Tirer le ciel (2005) — des trous de balles dans un mur pour reproduire une carte du ciel —, donne souvent dans le spectaculaire. Ça épate, ça séduit. Ici, dans la galerie sise au cégep Édouard-Montpetit, cette forme de bonne impression-belle apparence n'est pas présente. La transformation de la salle n'est pas accompagnée d'une chirurgie esthétique. Et pourtant si: derrière ce vide, cette trop simple présentation (un écran et ses images, d'un côté, un son et lumière rudimentaire, de l'autre), il y a du trompe-l'oeil.

Non-action non productive

Les images projetées ont été captées à travers l'écran, éteint, d'un téléviseur. Elles ne sont que reflet, que revers de la réalité ou, comme chez Alice au pays des merveilles, qu'un monde de rêve, impossible à notre époque dictée par les médias et, excusez le néologisme, par les «téléconsommunications».

Le son est accompagné d'une série de flux lumineux, comme ceux que dégagent les téléviseurs sur les surfaces qui lui font face. Ces projections de flashes, aux tonalités variées, surgissent cette fois sur un mur nu. Presque nu: une boîte électrique, une porte et d'autres éléments anodins y figurent.

Les deux parties de l'expo, l'une «off», l'autre «on», fonctionnent en véritables compléments. Le silence de la vidéo n'est pas, pour ainsi dire, audible, tellement l'autre partie de l'expo joue son rôle de trame sonore, «anime» les lieux. Il s'agit en fait d'une vraie trame de film (celle de The Day After Tomorrow, 2004). Efficace, avec ses gros violons et ses cris propres au cinéma catastrophe de son auteur (Roland Emerich), elle ne cesse de nous attirer vers elle. Tant qu'on n'a pas franchi le mur, elle pique la curiosité.

La facture hautement dramatique du son contraste avec la banalité des images vidéo. Sur elles, on voit, en plan fixe, l'artiste vider son logement-atelier, un meuble après l'autre, morceau par morceau, sans oublier les décors suspendus au plafond. Tel un déménagement, tel l'art de la performance auquel Aude Moreau s'adonne avec fréquence, cette action semble physiquement éprouvante. Mais c'est une non-action, non productive, filmée en temps réel — deux traits impossibles au cinéma hollywoodien.

Il y a, dans cette expo sans nom, désir de critiquer la culture du spectacle, de s'attaquer au vide qui se cache derrière le spectaculaire d'un cinéma tel que celui représenté par la trame sonore. Les espaces (et le temps) dans la société de consommation peuvent être bien remplis, mais remplis de quoi, demande l'artiste? Dans le même esprit, Catherine Bolduc, et son art plein de mirages et de feux d'artifice, est à voir actuellement dans deux lieux, chez Joyce Yahouda (www.joyceyahoudagallery.com) et à la Maison des arts de Laval.

La télé, celle qui capte Aude Moreau dans sa non-action, montre plus que celle qui diffuse son et lumière. «C'est l'opposé d'une réalité télévisuelle, car elle contient tous ses non-attributs, écrit Marius Tanasescu dans l'opuscule publié par Plein sud. Une télé-réalité déraisonnée qui, induisant un aplatissement de son dispositif, montre moins (ou "rien"), mais dit plus.»

Le mur et sa porte dans la partie «on» ne sont pas gratuits. Ils sont la reproduction exacte de ceux par lesquels elle vide son local. C'est sa manière, bien à elle, de jouer avec les images, de renverser le réel et ses faussetés. Et surtout de se parer contre cet envahissement de la consommation médiatique, qui comble nos vies avec n'importe quoi. Au vide du The Day After Tomorrow, faut-il favoriser un espace vacant et ses murs blancs? Peut-être bien.

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Aude Moreau
Plein sud, centre d'exposition en art actuel à Longueuil, 150, rue de Gentilly Est, local D-0626
Jusqu'au 21 février. www.plein-sud.org

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Collaborateur du Devoir