L'atelier du peintre et ses visions fantasmatiques

Spills in a Safe Environment, 2009, Etienne Zack, avec la permission de l’Equinoxe Gallery de Vancouver
Photo: Guy L’Heureux Spills in a Safe Environment, 2009, Etienne Zack, avec la permission de l’Equinoxe Gallery de Vancouver

Le travail d'Étienne Zack participe de cette vitalité de la peinture que plusieurs reconnaissent aujourd'hui. Entre autres encouragé, ou à tout le moins rendu visible, par l'existence d'un prix comme celui du Concours de peintures canadiennes RBC, dont Zack fut le lauréat en 2005, ce renouveau prend diverses formes. L'approche choisie par l'artiste, comme le confirme l'exposition que lui consacre le Musée d'art contemporain, consiste à représenter des espaces fictionnels truffés de signes, de détails et de couleurs au moyen d'une facture expressionniste.

À travers un maillage serré, hétérogène et explosif, les scènes peintes font voir des visions fantasmatiques de l'espace de création du peintre. En plus de l'atelier proprement dit et de ses outils de travail, les tableaux entremêlent des références à l'histoire de l'art et aux institutions muséales. Il arrive même parfois que des corps charcutés jonchent le sol de ces lieux improbables imaginés par l'artiste, qui dit procéder par intuition et avec le seul recours de sa mémoire.

Entre l'atelier et le musée

Pots de peinture, fatras de boîtes jonchant le sol, chevalet tronqué, dos de toile, grilles ou système de mise aux carreaux constituent le répertoire de motifs, pour ainsi dire de base, de ces tableaux. S'y ajoutent les rails d'éclairage, les composantes architectoniques et les socles qui rappellent les lieux d'exposition dont l'apparence se confond parfois avec celle d'une scène de spectacle. La compénétration des plans et la multiplicité des points de vue qui composent les tableaux suggèrent souvent la porosité entre l'atelier et le musée. Ces deux univers semblent réciproquement s'inquiéter.

C'est comme si l'artiste déballait sous nos yeux les ferments (matériels et mentaux) de la création, une sorte de mise en scène de la poïétique, c'est-à-dire du rapport de l'artiste à son oeuvre en cours d'élaboration. Divers motifs dans les tableaux participent à cette perception, que ce soit les signes de giclures de peinture, l'omniprésence des outils (toiles, pinceaux) et de l'imagerie qui accompagne l'artiste, vidéocassettes, diapositives, photographies, qui servent de support à des références visuelles diverses.

Certaines images semblent en effet hanter l'artiste. La figure de Jackson Pollock, ce héros tragique de l'expressionnisme abstrait américain, en fait partie et elle se manifeste sous plusieurs formes, par exemple par la représentation d'une toile arborant le si caractéristique dripping dans Supply and Demand, et par une référence, visiblement, aux célèbres photos de Hans Namuth montrant Pollock en train de peindre au sol dans Dialog.

Le rapport à l'horizontalité dans le travail du peintre américain est aussi évoqué dans Spills in a Safe Environment, où les pinceaux et le liquide pictural s'écoulent vers le bas dans une scène qui rappelle une arène avec ses câbles. Il s'agit peut-être aussi d'un clin d'oeil à l'image utilisée par le critique Harold Rosenberg pour parler de la manière dont les peintres de l'Action Painting abordaient l'espace de la toile.

L'artiste malaxe et tord les représentations de l'atelier, revisitent ses lieux communs et ses mythes. D'où sans doute aussi les références faites à la machine célibataire, une figure critique de l'acte de création qui a marqué le XXe siècle. Dans Dialog, le mouvement des pinceaux sur les surfaces, toile ou vitre, est généré par un dispositif mécanisé et dérisoire. Le tableau Formalities est aussi le théâtre d'une action menée par un engin automatisé auquel l'artiste a en plus attribué une apparence humaine, n'excluant pas ainsi les dimensions libidinale et désirante rattachées au mythe.

L'univers peint de Zack, au fil des six ans de production montrée ici, ose souvent représenter l'abject et l'immonde, réservant dans ses toiles une place de choix pour montrer l'accumulation affolante de mégots de cigarettes, les tas informes de liquides, les signes de souillure ou, encore, les corps tronqués et déformés. L'accrochage, lui, est conservateur. Le spectateur verra une enfilade de tableaux, à peu près tous, au demeurant, empruntés à des collections privées, lesquelles, et ce n'est pas un tort, ont contribué au succès de l'artiste que reconnaissait aussi le prix Pierre-Ayot en 2008.

Plusieurs trouveront plaisir à fouiller ces univers foisonnants et emberlificotés — style que semble d'ailleurs avoir mimé le commissaire François LeTourneux dans le texte du catalogue — qui attirent l'attention par la prouesse de leur exécution. Cela est manifeste dans les deux grands tableaux, trônant avec panache au centre de la pièce. Réalisés spécifiquement pour l'exposition, ils marquent certes d'une manière symbolique la consécration muséale du travail de l'artiste, sa première présentation en solo dans un musée.

***

Étienne Zack
Musée d'art contemporain de Montréal
185, rue Sainte-Catherine Ouest
Jusqu'au 25 avril 2010

***

Collaboratrice du Devoir