Exposition - Istanbul, carrefour des cultures

Jusqu'en mars, la France accueille, partout sur son territoire, une myriade d'activités, de concerts et d'expositions consacrés à la culture de la Turquie (www.saisondelaturquie.fr). Le coeur de cette année turque est sans doute l'exposition présentée au Grand Palais de Paris, De Byzance à Istanbul. Un port pour deux continents. Le sous-titre peut intriguer, il s'explique par la dernière section de l'exposition, où sont montrés les vestiges du port de Théodose, de la capitale de Constantinople jusqu'à l'époque ottomane.

Ce port témoigne en effet de la place d'Istanbul comme carrefour des civilisations: située au confluent d'empires rivaux, la capitale de l'Empire romain d'Orient est devenue avec le temps la «ville aux cent noms» chantée par Orhan Pamuk. Comment l'ancien petit Byzantion devint la capitale de Constantin, comment ensuite cette capitale engendra la grande culture byzantine chrétienne jusqu'à la conquête de Mehmed II qui en fit un centre cosmopolite où les Grecs orthodoxes du Phanar cohabitèrent avec les nouveaux maîtres ottomans, tout cela est l'objet d'une exposition qui est d'abord le récit d'une histoire complexe et sédimentée. Pensons seulement au rôle des Génois de Galata, à l'importance de la communauté arménienne, aux musulmans affluant de partout dans le nouvel empire.

Retracer ce récit, c'est d'abord s'engager sur les pas des fondateurs, émergeant lentement des mythes grecs du chef Byzas et de l'ancienne Chalcédoine. L'archéologie montre avec quelle rapidité et quelle puissance la nouvelle cité absorba l'art gréco-romain et fit du panthéon légué par Rome une synthèse originale. Une pièce comme la reconstitution de la fontaine de Silahtaraga, avec son Artémis de marbre et ses combats de silènes, ne peut que rappeler la scène classique des fondations. De superbes sarcophages et stèles funéraires rendent hommage à cette identité profondément grecque que cultivera Constantin.

De la capitale chrétienne, on retiendra ici la richesse des portraits impériaux, toujours associés à la formation de l'art chrétien de la mosaïque et de l'icône. De même, l'héritage de l'architecture religieuse, dont Sainte-Sophie demeure le témoin le plus important — présente dans l'exposition par un luxe d'objets liturgiques, d'évangéliaires, de manuscrits enluminés —, oriente le regard vers le trait essentiel de Constantinople: la majesté. L'art byzantin est en effet à la fois liturgique et chevaleresque: les saints représentés sur les icônes sont ou bien des prêtres ou bien des soldats.

Cité de l'écriture

La ville se transforme en profondeur après la conquête de 1453. Le sultan établit certes une cour et développe la culture palatiale, dont Topkapi constituera l'achèvement, mais c'est toute la ville qui reçoit l'impulsion de souverains intellectuels, passionnés d'architecture publique, de bains, de fontaines, d'agoras, et bien sûr de superbes mosquées, qui font encore aujourd'hui la marque de la cité. Mehmed II avait pris pour modèle non seulement l'ancienne Constantinople, mais aussi Venise et Le Caire. Il voulait faire de sa capitale une ville du livre et son fils, Bayezid II, notre Bajazet, lança un mouvement conduisant à la création autour des mosquées de bibliothèques et d'ateliers de manuscrits.

La culture ottomane devint dès lors indissociable de la calligraphie et du livre manuscrit. La politique de tous les sultans qui vinrent ensuite, et en particulier de Soliman le Magnifique, a renforcé ce privilège de l'écriture, où fusionnaient d'une part la culture coranique et d'autre part l'aniconisme, qui avait le statut d'un principe esthétique essentiel. C'est ainsi qu'on peut admirer dans cette exposition la calligraphie des ateliers ottomans autant que la céramique d'Iznik et la marqueterie peinte des palais du Bosphore.

Cette exposition s'inscrit dans un vaste effort de dialogue entre la Turquie et l'Europe, à un moment où ce dialogue est sans cesse mis en péril par la menace de l'islamisme et la question des droits de la personne en Turquie. Un argument identitaire, comme celui qui traverse toute cette exposition et qui montre à quel point la Turquie est à la fois européenne et orientale, grecque et ottomane, suffira-t-il à convaincre ceux qui ferment la porte à l'intégration de la Turquie en Europe? Sans doute pas entièrement, mais personne ne doutera de l'importance et de l'urgence d'un rappel des racines de l'identité turque, de ses fondements grecs et chrétiens, de son cosmopolitisme promu au rang d'une éthique. Cette exposition rend hommage à la richesse de cet héritage et invite à en considérer, au-delà des slogans trop simples, la fécondité aujourd'hui.

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De Byzance à Istanbul. Un port pour deux continents
Exposition présentée aux Galeries nationales du Grand Palais, Paris, jusqu'au 25 janvier 2010. Le catalogue de l'exposition, préparé par Edhem Eldem, est publié par la Réunion des Musées nationaux, Paris, 2009, 364 pages.

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Collaborateur du Devoir