Attention, favrile!

Louis C. Tiffany (1848-1933), Le Bon Pasteur, dessin de Frederick Wilson, 1897, verre, plomb.
Photo: Musée des beaux-arts de Montréal Louis C. Tiffany (1848-1933), Le Bon Pasteur, dessin de Frederick Wilson, 1897, verre, plomb.

Attention, favrile! Voilà ce qu'aurait pu dire Louis Comfort Tiffany, maître verrier, de toutes ses œuvres fragiles rassemblées au Musée des beaux-arts de Montréal au terme d'un transport périlleux. Favrile, comme dans «fait à la main», pour un artisanat porté au rang d'art par ce magicien de la matière qui déclina le verre sous toutes les formes et tous les tons.

Après avoir renoué avec Paris, où elle a brillé de mille feux au Musée du Luxembourg, l'exposition Le Verre selon Tiffany: la couleur en fusion prend l'affiche à Montréal, dans une version bonifiée, deux fois plus imposante que celle présentée dans la Ville lumière.

Enrichi de l'ensemble magistral composé des 17 vitraux de Tiffany récupérés dans l'église Erskine and American, voisine du musée, le corpus de 180 oeuvres offertes à Montréal réunit non seulement vitraux, vases, lampes et suspensions dessinés par l'artiste américain, mais aussi de nombreuses pièces de mobilier, des dessins, mosaïques et peintures de cet esthète, fils de bijoutier, qui mania le pinceau avant de révolutionner l'art de travailler le verre.

L'un des points forts de l'exposition est la redécouverte des vitraux montréalais de très grande qualité — l'un des plus importants ensembles du genre au monde —, qui dormaient sous la poussière de l'église abandonnée depuis 2004, située à deux jets de pierre du musée.

Remises en l'état original au coût de 500 000 $, ces pièces constituent le plus grand chantier de restauration jamais entrepris par le MBAM.

D'ici au 2 mai, on peut voir à hauteur d'yeux ses vitraux complexes, mis en valeur par des murs rétro-éclairés, et ainsi saisir la technique toute spéciale propre à Tiffany, qui marie verre plissé, drapé, ondulé ou strié pour donner des textures inédites. Ce travail méticuleux du verre à la main, Tiffany lui avait donné le nom de Favrile,qui, en latin, signifie «fait à la main» .

«Il s'agit là de la redécouverte d'un ensemble patrimonial d'exception au Canada et la seule chance pour nos visiteurs de comprendre le génie de Tiffany, ce que l'expérience de proximité visuelle permet d'apprécier complètement», soutient Nathalie Bondil, directrice du MBAM.

Après l'exposition, les vitraux retrouveront leur emplacement d'origine, à plusieurs mètres du sol, dans l'église complètement restaurée qui s'intégrera au nouveau pavillon d'art canadien.

À la suite de cette immersion au coeur de l'ère d'or du vitrail religieux, le visiteur découvre au fil des salles les innombrables utilisations du verre développées par Tiffany et les créations polymorphes issues de son atelier. Infatigable chercheur, Tiffany deviendra un maître incontesté de l'expérimentation, façonnant dès la fin du XIXe siècle des oeuvres abstraites d'un modernisme étonnant.

Si les fameuses lampes Tiffany cerclées de plomb qu'on associe aux décors ronflants d'avant-guerre restent collées au nom de Tiffany, l'exposition lève le voile sur une portion moins connue et beaucoup plus audacieuse de sa production, nourrie par l'exploitation des couleurs et l'influence de la céramique japonaise, orientale et romane.

«Si Tiffany est d'abord associé aux lampes, c'est que cette production est devenue très commerciale dans les années 20. Mais il a été un artiste beaucoup plus complet. Après son décès en 1933, Tiffany est d'ailleurs tombé dans l'oubli et il a fallu les années 50 pour que son oeuvre soit redécouverte et que des expositions au Metropolitan Art Museum et en Europe ravivent l'intérêt pour son oeuvre», soutient Rosalind Pepall, commissaire de l'exposition et conservatrice en chef des arts décoratifs (anciens et modernes).

Aux croisement du symbolisme et du mouvement Arts and Crafts, la réputation de Tiffany sera telle, à la fin du XIXe siècle, que son art sera requis pour redécorer la Maison-Blanche en 1882. Il acquiert plusieurs brevets, dont l'un pour la création d'un verre opalescent, et un autre pour le verre Favrile.

Les vases irisés polychromes de Tiffany provenant de la collection du Metropolitan Museum of Art de New York et du Musée des arts décoratifs de Paris constituent d'ailleurs un des points d'orgue de cet hommage au maître verrier.

Soliflore en forme de trompette, vases fleurs, lampes aériennes aux airs de Méduse: le verre soufflé par Tiffany emprunte au début du XXe siècle les formes organiques propres au style nouille porté par l'Art nouveau et se pare de coloris éclatants dont l'émeraude, l'or et bleu paon.

«Son sens de la couleur est ce qui ressort entre tout. Il était un homme de son époque, très influencé par l'orientalisme et le verre byzantin. Il a beaucoup voyagé, notamment en Algérie, au Maroc et en Tunisie, et s'est inspiré des couleurs exotiques de ces pays pour créer ses oeuvres», explique Pepall.

Au contraire de ses lampes aux motifs complexes, l'artiste déploie dans la verrerie une pureté de ligne frôlant parfois le minimalisme, notamment dans la série des vases Lava, qui rappelle la technique du raku japonais.

Ce survol d'un demi-siècle de production, qui englobe des vitraux venus du musée d'Orsay et du musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, présente résolument Tiffany comme le grand orfèvre du verre en fusion.

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- Le Verre selon Tiffany: la couleur en fusion, Musée des Beaux-arts de Montréal, jusqu'au 2 mai 2010.