De nid de couturières à coop d'artistes

Océane au Jardin de Lezarts, Jean Pierre Lacroix. Photo numérique, impression jet d’encre, 2007.
Photo: Archives Lezarts Océane au Jardin de Lezarts, Jean Pierre Lacroix. Photo numérique, impression jet d’encre, 2007.

Le théâtre Prospero, l'Espace libre, l'usine Grover... La récupération par les créateurs de bâtiments industriels dans le Centre-Sud de Montréal est monnaie courante. Le cas de la Manhattan Children's Wear en est un autre, moins connu celui-là.

Manhattan Children's Wear? Peu de Montréalais sauraient dire ce que c'est. Pourtant, cette manufacture de vêtements pour enfants a traversé le XXe siècle bien ancrée dans le quartier Centre-Sud. Elle a fini par s'éteindre, comme bien d'autres vénérables entreprises textiles.

Abandonné en 1996, le bâtiment de la Manhattan aurait pu disparaître lui aussi. Il est aujourd'hui occupé par Lézarts, une coopérative d'artistes. La transformation presque totale (les murs extérieurs et la fenestration d'origine ont été conservés) ne s'est pas faite sans heurts, mais elle semble être un beau succès. Quand patrimoine industriel et création actuelle font bon ménage...

L'exposition à la maison de la culture Frontenac, La Manhattan Children's Wear présente sa nouvelle collection exceptionnelle, est le résultat de ce mariage réussi. La quinzaine d'oeuvres réunies (peinture, photographie, vidéo, installation) ne fait pas renaître l'entreprise mais nous fait volontiers replonger dans son passé.

Le bâtiment de la Manhattan Children's Wear est aujourd'hui centenaire. Érigé en 1910, il fait partie, rue Parthenais, d'une série de grands immeubles devenus nids d'artistes. Ce qui le distingue des autres, c'est qu'il sert autant d'ateliers que des résidences. Lézarts est une coopérative d'habitation.

«On a fondé la coop avant de trouver le lieu, raconte un des membres fondateurs, le photographe Jean-Pierre Lacroix. Quand l'occasion de la Manhattan s'est présentée, il a fallu se battre. On rencontrait des problèmes partout.»

La réalité d'artiste est toujours un peu difficile à expliquer. En termes de politiques de coopérative, «on ne rentrait pas dans les cases des fonctionnaires», dit Jean-Pierre Lacroix. Une de leurs exigences, peu habituelles: que chaque logement ait une pièce surdimensionnée qui servirait d'atelier. «Il y avait toujours un mur de trop. Bref, ç'a pris quatre ans avant qu'on puisse y habiter», se rappelle-t-il.

L'exposition n'offre pas de visites du bâtiment centenaire. En fait, si, mais de manière poétique. Gentiane Barbin y va d'une maquette au sol, non sans ajouter une touche de fantaisie. En peinture, Carolina Hernández Hernández se fait narratrice des rapports humains avec ses personnages très expressifs.

Guylaine Séguin, quant à elle, propose une incursion dans des lieux inaccessibles. Autant de la Manhattan que de la maison de la culture. Son installation, en sons, en images et en petits miroirs multipliant les reflets, se découvre à l'intérieur d'un passage secret. Les murs, toits et conduits qu'elle a filmés rue Parthenais perdent dès lors leur aspect réel. Il y a du surnaturel dans l'air, des spectres et autres traces du passé.

Des fantômes du bâtiment de la Manhattan, on en retrouve aussi dans l'installation multimédia de Stéphanie Morrissette et Dale Einarson. Les images, presque fixes, prennent vie dans le témoignage d'une ancienne couturière. Elle y raconte, dans une lettre qu'elle a fait parvenir aux artistes, ses souvenirs d'un emploi qu'elle occupait à 16 ans.

«C'est une histoire troublante, résume Stéphanie Morrissette, parce que les conditions de travail étaient difficiles. Elle n'avait pas le droit de s'asseoir et le salaire était assez bas: 1,50 $ l'heure. Parce qu'elle avait 16 ans, on lui enlevait 10 cents.»

Jean-Pierre Lacroix a voulu rester plus joyeux. Ses photos mêlent les époques. On y voit, entre autres, un enfant dans un jardin. Cet espace de verdure, arrière-cour et porte d'entrée de la coopérative Lézarts, il le voit comme un symbole de la renaissance du bâtiment.

«Le jardin, avant, c'était le lieu de déchargement, dit-il. La verdure, c'est sa nouvelle vie, une poésie en milieu urbain. Il n'y a pas que du ciment, il y a aussi des oasis de poésie.»

L'enfant qui lui a servi de modèle, par ailleurs, est né là. Ses parents sont des artistes membres de la coopérative.

Au 2220, rue Parthenais, on ne gagne plus sa vie à la sueur de son front. On vit et on travaille, paisiblement. Stéphanie Morrissette, partie maintes fois à l'étranger depuis 2002, demeure fidèle à Lézarts. «C'est l'aspect communautaire qui me plaît, dit-elle. Nous sommes comme un collectif. Il y a de l'entraide, de la collaboration. C'est stimulant d'avoir des artistes à côté.»

Ils sont un bel exemple, dit même la vidéaste et dessinatrice. À la Fédération des coopératives d'habitation où elle travaille, «Lézarts est citée comme une organisation dynamique.»

«La collection exceptionnelle» qui forme l'exposition est certainement la meilleure expression des bonnes conditions dans lesquelles ces artistes vivent et travaillent.

***

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo