Les espaces parlants d'April

Équivalences repose sur une idée toute simple: les images prennent sens dans leur mise en contexte, dans la configuration spatiale, scénique, qu’impose une exposition.
Photo: Raymonde April Équivalences repose sur une idée toute simple: les images prennent sens dans leur mise en contexte, dans la configuration spatiale, scénique, qu’impose une exposition.

La photographie parle et, dans le cas de Raymonde April, les mots ne viennent jamais seuls. Si son vocabulaire repose sur une riche collection d'images, abondantes, variées et de sources différentes, son phrasé se compose, lui, de points, de virgules, de points-virgules, peut-être même de parenthèses et de longs tirets. En plus de le confirmer, le petit événement, en ce début d'année autour de la lauréate du prix Borduas 2003 (trois expositions simultanées chapeautées du même intitulé, Équivalences), fait suavement plaisir.

Un pré avec son bétail n'est pas qu'un paysage, puisqu'il est précédé d'une vue, plus intimiste, d'un atelier de photographe. Suit un bâtiment en construction. Puis, plus loin, un gros plan sur un visage, yeux fermés. Et ainsi, sous cette diction éclatée, mais soignée, Raymonde April nous entraîne dans un monde bien à elle, à la fois poétique et réel, plein de métaphores et de quiproquos.

La logique de tout ça, ce propos ouvert et libre d'interprétation, passe par l'association des images. Sur ce qui se trouve entre elles, autant, sinon plus, que sur leur propre contenu. On est donc invités à les lire et à les relire, dans un incessant va-et-vient qui enrichit et bouscule nos premières impressions.

Le projet Équivalences est une initiative du centre Occurrence. Dans le cadre de son vingtième anniversaire, il a invité Eduardo Ralickas, commissaire indépendant, à monter une expo de son choix. Il s'est tourné vers Raymonde April et son impressionnante collecte de photos. Deux mois d'échanges les ont amenés à ce vaste chantier en quatre chapitres, dont la plupart des mots-images qui le composent sont inédits.

Commentaire sur la mémoire

Équivalences repose sur une idée toute simple — et bien «aprilienne»: les images prennent sens dans leur mise en contexte, dans la configuration spatiale, scénique, qu'impose une exposition. C'est un théâtre en deux dimensions et les actes écrits par l'artiste enchaînent esprit documentaire et vie intime, campagne québécoise et Chine urbaine.

Les trois séries photos et la suite vidéo sont «le fruit, écrit Ralickas, d'un dialogue sur la question du langage». Dans sa démarche, April, poursuit-il, «compose des énoncés imagiers [...] à l'aide d'une grammaire visuelle». Forme, couleur, dimension, disposition, séquence sont les paramètres qui permettent aux murs de s'exprimer.

Le duo aurait pu se limiter à un lieu. Le propos n'aurait pas été différent, surtout si l'on considère qu'une expo Raymonde April prend toujours racine dans la disparité. Mais c'est justement cette plus grande dispersion qui fait l'originalité du projet. La dispersion est grande, pas la disparité.

Les quatre séquences d'images (fixes ou en mouvement) sont autonomes, mais similaires, voire répétitives. Il n'y a que l'enrobage qui change: images encadrées (prêtes à vendre?) au Belgo, chez Donald Browne et aux Territoires, directement sur les murs à Occurrence. C'est aussi là, dans le sous-sol du centre établi depuis un an dans le Mile-End, qu'est projetée la vidéo Équivalences 4, dont le son est le grand trait distinctif.

La répétition des univers exposés pose des questions difficiles. On chérit les icônes, mais une image vaut-elle vraiment plus qu'une autre? Confronté à son rôle de consommateur affamé, le visiteur se demandera, lui, s'il ne s'est pas pris au piège de l'appât événementiel. La mémoire trouble davantage qu'elle ne sert. Passer d'un lieu à l'autre finit par donner une impression de déjà-vu. L'originalité est-elle obligation?

Deux corpus de photos se démarquent parmi tous ceux utilisés. Il ne faut pas s'étonner si ceux-là, un reportage presque touristique en Chine et un autre dans une chambre noire photo (ce n'est pas celle d'April), sont parmi les plus récents. Parce qu'il y a aussi des images plus vieilles, des classiques à l'auteure, comme ces réunions entre amis qu'elle photographie et qui ponctuent sa vie.

La visite dans ce laboratoire photo, cette réalité en voie d'extinction, apparaît, sinon, comme emblématique à la signature April. C'est qu'elle semble avoir été attirée par le décor des lieux, une scénographie dont seul l'auteur, anonyme, connaît la clé et savoure l'esthétique. Il y a une foule de sujets, tous genres confondus (de l'image carte postale au nu de studio), sorte de mise en abyme à Équivalences. Car ce qu'April et Ralickas signent, c'est un commentaire sur la mémoire visuelle, les archives de photos et notre recherche à leur donner un sens. Ce photographe anonyme, tout comme un Yan Giguère ou une Josée Pedneault qui travaillent dans le même esprit, leur sera certainement reconnaissant.

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Équivalences 1-4
Raymonde April
Les Territoires (372, rue Sainte-Catherine Ouest) jusqu'au 6 février; galerie Donald Browne (372, rue Sainte-Catherine Ouest) jusqu'au 13 février; Occurrence (5277, avenue du Parc) jusqu'au 13 mars.

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Collaborateur du Devoir

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