Révolutions culturelles

The Diner’s Club, No Reservations Required, 1992, de Jim Logan, Thunder Bay Art Gallery
Photo: Musée de Joliette The Diner’s Club, No Reservations Required, 1992, de Jim Logan, Thunder Bay Art Gallery

Un déjeuner sur l'herbe, dont les protagonistes (une femme vêtue, deux hommes nus) semblent avoir interchangé leur rôle. Une surfeuse au bikini en fourrure, devant des eaux glaciales. L'Union Jack, en vert et orange. Les couleurs irlandaises! Superman, lui, devenu rouge soviétique. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. C'est Le Monde à l'envers, exposition animée par le ressac des courants dominants. Et qui dit renversement, dit révolution.

Il faut se méfier, lorsque le monde un peu trop aseptisé et conservateur des musées donne son aval à une révolution. Est-ce pour une question d'image, de bonne conscience? À glorifier ainsi le non-conformisme, il y a un risque de le banaliser. À l'enjoliver comme le fait le catalogue du Monde à l'envers, imprimé avec une pagination tête en bas.

Ici, au Musée d'art de Joliette, seul point de chute en terre francophone de cette expo organisée et mise en circulation par le Banff Centre en 2007, la contestation demeure au premier regard bien sage. Les salles ne sont pas sens dessus dessous, bien au contraire. Tout est lisible, soigné, les oeuvres sur les murs, les cartons explicatifs aussi.


Franchir les miroirs

Le désordre est ailleurs, dans le propos des artistes, bien sûr, mais aussi, plus subtil, dans le travail du commissaire, l'historien et critique Richard William Hill. Et encore. Soit, le papier peint Aids Wallpaper (General Idea, 1989) ne doit pas être présenté comme une peinture murale, mais comme une paroi sur laquelle on peut tout afficher. Or, limitée à un seul mur, cette oeuvre virale visant à empester la hiérarchie culturelle demeure inoffensive.

L'expo rassemble une vingtaine d'exem-ples d'art contem-

porain et de nombreuses traces de cultures populaires et classiques. Il n'y a donc pas que des artistes acclamés. Toute une salle est réservée à des fragments, des archives d'arts plus mineurs, de la reproduction de gravures du XVIe siècle à la bédé (Superman Red Son) ou au cinéma de série B (La Planète des singes). Ailleurs, un mur de citations inclut les Macbeth et Alice au pays des merveilles parmi les fauteurs de trouble.

Richard Hill invite à traverser le miroir et à repenser les sociétés autrement. Son regard montre comment le fait de représenter l'exclusion renverse même le modèle binaire sur lequel le monde est bâti. Il n'y a plus que le bien et le mal, les hommes versus les femmes, les blancs et les Amérindiens. L'Église et l'histoire de l'art sont des cibles faciles et Yo Mama's Last Supper, ensemble photo de Renée Cox (1996), en offre la synthèse — dans cette Dernière Cène, le Christ est remplacé par une femme, nue.

Dans le Déjeuner sur l'herbe cité plus haut (The Diner's Club..., acrylique de Jim Logan, 1992), ce n'est pas seulement la nudité des hommes qui frappe. L'apparence physique des personnages aussi. Ce sont des «indiens». Le célèbre tableau de Manet, portrait de la bourgeoisie européenne, met en scène, dans sa version nord-américaine, des indigènes autant à l'aise avec leurs traditions qu'avec les moeurs des Blancs, leurs virus (des Diet Coke, bien en vue).

Les références, les symboles et les artistes réunis ne trompent pas. On est dans un Canada anglo-saxon ouvert à donner la parole aux communautés autochtones, aux féministes, voire aux Africains, victimes symboliques de la Couronne britannique — la présence de la vedette londonienne de parents nigériens, Yinka Shonibare, en est exemplaire. Par contre, même à Joliette, le commissaire n'a inclus aucun artiste québécois, aucun tsunami en français pour secouer la mer anglo-saxonne.

C'est tout dire de la révolution culturelle qu'il reste à faire...

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Collaborateur du Devoir


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