Prix Paul-Émile-Borduas - « Je ne prétendais pas être un grand artiste »

Gabor Szilasi
Photo: Rémy Boily Gabor Szilasi

Il est arrivé à la photo par accident. Il en est, aujourd'hui, à 82 ans, une des figures majeures au Québec. C'est ce que clame l'année qui s'achève. Salué par une imposante rétrospective lancée en mai au Musée d'art de Joliette, Gabor Szilasi s'est vu cette année attribuer le prix Paul-Émile-Borduas.

Gabor Szilasi entre désormais dans le panthéon, comme premier photographe de tendance documentaire à le réussir.

Dans sa maison de la rue Grosvenor, qui s'ouvre sur une riche bibliothèque, véritable trésor de la photographie, Gabor Szilasi s'est montré simple et humble. Et surpris de la distinction. «Je n'ai pas fait de la photo pour réussir ma vie, mais par curiosité. Je n'ai même pas essayé de publier des livres. J'ai vraiment été surpris. Pourquoi moi? Je ne mérite pas ce prix. J'ai travaillé, c'est tout», confie l'ancien professeur d'université.

Ses reportages sur le Québec rural dans les années 1970, composés de portraits et d'intérieurs révélateurs des individus, ont fait sa renommée. Son parcours d'est en ouest de la rue Sainte-Catherine ainsi que ses personnages croqués sur le vif, tant à une populaire «Fête de la Saint-Jean» qu'à un sélect vernissage, l'ont classé dans la tradition du documentaire social. La France a son Cartier-Bresson, le Québec a son Szilasi.

Il travaillait et ne s'est jamais présenté chez le villageois en tenant de grands discours. «J'étais surpris de leur accueil. J'avais une barbe, un accent fort, plus fort. Mon attitude a peut-être aidé. Je ne prétendais pas être un artiste important.»

«Photo volée »

Il ne s'est cependant jamais caché. Au contraire. Pour lui, sa fonction de photographe doit être claire. S'il a un jour abandonné la rue comme lieu de travail, c'est qu'il ne se sentait plus à l'aise de faire de la «photo volée». Il préférait «l'intimité des gens, leur appartement, leur chambre à coucher».

«Je voulais confronter les gens. Les photographier dans une arène où ma présence de photographe était claire. Je ne suis pas Cartier-Bresson, qui faisait des photos sans être aperçu.»

À l'instar de l'Américain Paul Strand, c'est l'amour des gens ordinaires qui l'anime, même au moment de photographier un bâtiment.

«Je n'ai jamais voulu photographier des vedettes. On ne peut pas faire une mauvaise photo de Mick Jagger ou de Céline Dion, aime-t-il répéter. Je ne m'intéresse pas aux grands châteaux, mais à l'architecture populaire. Celle réalisée par les gens ordinaires. L'architecture commerciale, la rue Saint-Catherine, les villages de l'Abitibi, de la Beauce...»

Les grands espaces, la nature, eux, ne l'ont jamais attiré. Comme s'il rejetait tout ce qui était, de soi, magnifique.

«Autant j'adore me promener en nature, y prendre une photo ne m'intéresse pas. Il n'y a pas d'humain. Si je vois un fil téléphonique, peut-être, ça, oui.»

Sorti de prison

Gabor Szilasi, le photographe québécois, aurait pu ne pas exister. Cet enfant de Budapest, né de parents juifs — «mais convertis au protestantisme avant ma naissance», dit-il — aura été pourchassé par deux régimes (le nazisme, puis le communisme). Étudiant en médecine, il ne se destinait pas à une carrière artistique. Une évasion manquée en 1949 et l'emprisonnement qui s'ensuit stoppent ses études.

À sa sortie de prison, il s'achète un Zorki (imitation du Leica), puis s'éprend de la photographie de rue en feuilletant des publications où il découvre les Izis, Cartier-Bresson, mais aussi Richard Avedon. Lorsqu'il arrive à fuir enfin la Hongrie avec son père, sous le coup de la révolution de 1956, il a 28 ans et quelques clichés derrière lui.

Il s'établit à Montréal en 1959, attiré par un emploi de technicien en chambre noire à l'Office du film du Québec. À ses yeux, sa carrière commence là. Dans l'obscurité.

On lui offre la possibilité de parcourir le pays, comme reporter photographique. Les années 1960, pour cet autodidacte, sont ses années de formation. L'école de terrain.

«Pour un de mes premiers reportages, je suis allé à une foire agricole pour photographier les bêtes gagnantes. Je n'avais aucune idée comment faire. Je me suis posé devant l'animal, je l'ai soigneusement cadré et j'ai fait de jolies photos de passeport. Mais les vaches sont toutes les mêmes. Au bureau, ils ont rigolé. Les photos étaient inutilisables. Mon premier échec.»

Il réfute l'étiquette qu'on a souvent collée à son travail, celle du regard d'étranger. Peut-être comme homme de ville parachuté en monde rural, mais pas plus. Il est le cousin des Perrault et Brault du cinéma.

«Lors de ma première série dans Charlevoix, dit-il, j'étais un des rares, sinon le seul, à travailler avec un appareil 4x5. J'ai regardé et examiné les gens de la campagne.»

Gabor Szilasi a touché à peu près à tous les appareils. L'expérimentation de l'appareil panoramique l'a conduit à exploiter la complexité d'un paysage urbain. Entre le 4x5 et le 35 mm, il a préféré le premier parce qu'il ralentit le processus. Il a ainsi pris conscience «des quatre barres de l'image et de tout ce qui se passe autour».

Tout argentique

En photo couleur, il a documenté les enseignes lumineuses afin de montrer leur intégration à l'architecture. Mais, surtout, il s'en est servi pour ses intérieurs. «Les couleurs des objets, des murs, définissent les goûts personnels, les différences sociales, culturelles.»

La photo numérique, par contre, ne le séduit pas. L'argentique, il l'apprécie pour la profondeur de l'émulsion. «Alors que, avec le jet d'encre, tout reste en surface», estime-t-il. Et il n'est pas convaincu que tous ces pixels lui survivront longtemps, «alors qu'il existe des négatifs de 150 ans».

Au-delà de la technique, la qualité d'une photo, en est-il convaincu, passe par le contenu. C'est ce qu'il répétait à ses étudiants. L'image floue est acceptable si «elle dit quelque chose».

Et, chez lui, le contenu est ce moment présent qu'il a essayé de capter. Son meilleur exemple? Il saute sur le catalogue coproduit par le Musée d'art de Joliette et en deux secondes trouve une vue de Saint-Hilarion, à flanc de montagne. Un de ses rares paysages.

«Les nuages arrivaient et ont tenu un instant les champs et le village dans l'ombre. L'église ressort. C'est un petit village et il a une immense église.» L'impact n'était pas le même sous le soleil, assure le photographe.

À 82 ans, Gabor Szilasi demeure actif. Après avoir travaillé avec les Impatients, projet où il a tenté de «démystifier la maladie mentale et la photo de portrait», il fréquente un groupe de poètes. Il songe à un livre avec des poèmes manuscrits. Comme dans le Paris des rêves (1950), d'Izis, qui avait invité Cocteau et autres Breton. Ce livre, dont il conserve une copie dans sa précieuse bibliothèque, est un de ceux qui ont ouvert ses yeux à Budapest.

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Collaborateur du Devoir