Revisiter le cube blanc

Sans titre, 2009, de Claude Tousignant
Photo: source galerie leonard & bina ellen Sans titre, 2009, de Claude Tousignant

Voici une exposition thématique qui n'aborde pas un sujet nouveau, mais qui convainc sans mal de s'y arrêter encore. Pensé par l'artiste Pierre Dorion, dont la peinture navigue entre l'hyperréalisme et l'abstraction, le projet Off the Wall réunit des œuvres qui interagissent avec leur contexte d'exposition, faisant ainsi des surfaces murales une composante déterminante à leur réalisation.

Minimalisme, abstraction et monochrome font bon ménage dans cette exposition, le commissaire ayant visiblement fait le choix de privilégier des approches se prêtant à une exploration structurelle et conceptuelle de la question. La sélection des neuf artistes est des plus cohérentes en ce sens, surtout qu'elle rassemble plusieurs générations d'artistes, mais pas celle, et c'est regrettable, de la relève.

Chacune des propositions — d'ailleurs conçues, sauf exceptions, spécifiquement pour l'exposition — pose comme enjeu la mise en tension des limites physiques de l'oeuvre et de son rapport au lieu. Elles débouchent, dès lors, sur une forme installative, déployant le tableau dans l'espace.


Des monochromes

Impossible, dès l'entrée, de ne pas voir l'intervention d'Alexandre David. Sa structure en contreplaqué, laissée à nu afin de préserver sa concrétude, avance avec audace dans l'espace, redessinant les volumes du lieu, invitant même le spectateur à l'observer accroupi au sol. Michael Merrill, lui, projette ses reconfigurations de l'espace d'exposition à travers une série de dessins. Malgré leur simplicité, le jeu de lignes de l'artiste brise virtuellement la rigidité des parois, ajoure les pans ou les démultiplie.

Sans avoir été pensées pour le contexte actuel, les oeuvres de Betty Goodwin sont des plus opportunes. Les deux séries de photographies documentent des projets d'intervention in situ réalisés par l'artiste au tournant des années 1980, époque où l'installation s'imposait sur la scène montréalaise au détriment du cube blanc muséal qui, lui, s'attirait les critiques. Dorion lui-même, d'ailleurs, explorait le «genre» (intervention rue Clark avec Claude Simard en 1983). Les oeuvres de Goodwin fournissent ainsi, bien qu'indirectement, un double ancrage historique au thème de l'exposition.

À l'inverse de Goodwin qui proposait, à cette époque, de greffer une structure à un espace domestique, d'altérer donc un espace déjà marqué, la plupart des oeuvres d'Off the Wall s'articulent en fonction des surfaces neutres de l'espace d'exposition, d'un cube blanc en somme.

Ainsi, Claude Tousignant y accroche trois monochromes carrés, des couleurs profondes et veloutées, voire légèrement piquantes. Le mur dépouillé devient le fond sur lequel flottent les trois éléments, trois plans-surfaces colorés en aplat. Ce grand tableau est captivant; il déborde des frontières murales, ses couleurs se reflétant aussi au sol. Dans la salle du fond, les petits monochromes horizontaux de Wanda Koop rythment l'espace, ponctuent de leurs couleurs acidulées les trois pans de mur, de haut en bas.

L'intervention directe sur le mur de Barry Allikas retient moins l'attention que celle de Neil Campbell, qui cite le Carré noir sur fond blanc de Malévitch. Deux carrés noirs sont peints sur des murs adjacents qui forment un angle, angle que Malévitch avait frontalement occupé de son fameux Carré lors d'une exposition suprématiste en 1915. Le coin ici reste vide; il est même plongé dans la pénombre, car l'éclairage est orienté au centre de la pièce. Ces espaces dénudés participent donc autant de la proposition que le spectateur est invité à expérimenter en se déplaçant.

L'immense rectangle gris peint sur le mur de Louise Lawler laisse croire qu'elle partage des préoccupations formalistes. Il n'en est rien, évidemment, pour cette artiste de New York qui s'est fait connaître dans les années 1980 pour remettre en question l'autonomie de l'art, ce qui, fondamentalement, est l'objectif des oeuvres contextuelles. Sibylline, la surface grise n'est qu'un prétexte pour attirer l'attention sur un article du New York Times traitant de la libération d'un caméraman d'al-Jazira ayant été détenu à Guantánamo. Cette oeuvre, ainsi qu'une autre de Lawler, tirée de ses photographies indexant des accrochages d'oeuvres d'artistes notoires, apporte une touche politique à l'exposition qui était nécessaire.

Il reste que, de toutes les oeuvres réunies, celle qui procure le plus grand plaisir est n° 41 / n° 42 gris brume de Guy Pellerin. Le diptyque, conçu en 1981, a été restauré pour l'occasion et ingénieusement déployé autrement dans l'espace. Les deux structures verticales occupent la vitrine de la galerie, forçant cette autre frontière physique du lieu. De loin comme de proche, la vitrine est ouverte pour y circuler, le «gris brume», si singulier, si parfait, envoûte longuement le corps et le regard.


Collaboratrice du Devoir

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