Repêcher le radeau

Le Radeau de la Méduse (100 Mile House) 2
Photo: source pierre-françois ouellette art contemporain Le Radeau de la Méduse (100 Mile House) 2

Le Radeau de la Méduse (1818-19), l'œuvre fétiche de Géricault conservée au Louvre, est certainement un des tableaux les plus cités. Vik Muniz en a fait une version en chocolat, des photographes de tous les calibres se le sont approprié, le cinéma aussi, et même la bédé. Je suis médusé, lance un des pirates dont le bateau vient d'être coulé dans Astérix légionnaire...

Le Montréalais Adad Hannah lui consacre à son tour son dernier projet. Le Radeau de la Méduse (100 Mile House), dévoilé il y a quelques semaines à la galerie du Belgo Pierre-François Ouellette art contemporain, reprend, en deux vidéos, plusieurs photos et, à quelques détails près, la terrible scène.

À sa manière: son tableau, il est vivant; ses modèles tiennent la pose le temps que la caméra vidéo les filme. À la fois théâtre et peinture, images fixes et images en mouvement, ce nouveau Radeau... a ses couleurs (contemporaines), beaucoup plus vives et variées. Presque exacerbées, en comparaison du ton brumeux et davantage monocorde de l'original.

Ça prend du front tout autour de la tête et une grande confiance pour s'attaquer à un tel sujet. Adad Hannah n'en manque sans doute pas, lui qui depuis huit ans ne cesse de travailler autour de l'art et de son histoire. Et pourtant, au moment de se faire proposer de reconstituer le Radeau..., il aurait eu une petite hésitation. Trop difficile et onéreux, selon le texte de la galerie. Trop casse-gueule aussi, sans doute.


Appel à l'aide

Sujet usé, s'il en est un. Le Radeau de la Méduse version Hannah, avec toute la dose de maniérisme et de pièges visuels qui font sa signature, ne fait pourtant pas dans la redite. Cet illustre naufrage, inspiré d'un fait réel et renforcé par une critique cachée du système politique en place, l'artiste québécois le décortique, multiplie les points de vue et le rend actuel.

Le projet a été élaboré sur invitation d'un activiste communautaire et collectionneur d'art de la Colombie-Britannique (du village 100 Mile House). Dans cette communauté, appelée autant à collaborer à la confection des costumes et décors qu'à jouer les modèles, la métaphore du naufrage a des résonances actuelles. La municipalité de 2000 habitants est ravagée par le déclin des industries bovine et forestière.

Géricault a illustré un drame en mer, contemporain à lui. Si le peintre y dénonce d'abord la décision du capitaine d'abandonner à leur sort ces passagers de second ordre du navire qu'il commandait (le Méduse), l'oeuvre est aussi une prise de position contre l'Empire et ses politiques à deux vitesses.

Adad Hannah n'est peut-être pas aussi politisé que son illustre prédécesseur. Le Radeau de la Méduse (100 Mile House) a tout de même cette portée sociale, un appel à l'aide. Le navire (l'État?), peint sur la toile de fond, répondra-t-il?

Au-delà du discours qu'il peut renfermer, le projet de Hannah s'inscrit dans une esthétique propre à sa démarche. Son art porte sur la fabrication de l'image et sur notre capacité à la lire. Le caractère immobile et figé de ses images en mouvement ne vise pas tant à nous méprendre qu'à illustrer le temps nécessaire à sa confection et à sa lecture.

Deux grands axes distinguent sa pratique. Il y a les oeuvres portées par notre relation à l'oeuvre d'art, le chef-d'oeuvre de préférence, comme sa précédente série réalisée au Museo del Prado, à Madrid. Et il y a ce corpus auquel appartient son Radeau..., un travail davantage dans la citation et la récupération. L'installation Recast and Reshoot, présentée lors du Mois de la photo 2007, reprenait ainsi les Bourgeois de Calais de Rodin.

Moins de l'ordre de l'installation que de celui de la série photo, Le Radeau de la Méduse (100 Mile House) est peut-être moins spectaculaire. Voire plus maniéré. Néanmoins, le projet a une profondeur narrative qui explique toutes ses variantes. Des personnages changent de position, il y en a qui apparaissent et disparaissent, certains sont même une pure invention de Hannah en relation avec l'oeuvre de Géricault.

Puis il y a cette photo où le radeau semble avoir été abandonné. Point final au récit? Ou pièce à conviction (de l'artiste)? Le radeau n'est plus bateau, mais scène, ou studio. Il est à la fois matière et mirage, comme tout le reste finalement. Si Adad Hannah a exagéré les couleurs, ce n'est pas tant pour accentuer le drame, mais pour souligner le côté factice de l'art. Et sa réussite, c'est de confondre tout ça, au point où parfois on ne sait plus si un de ses personnages est «réel» ou peint, sur la toile de fond.


Collaborateur du Devoir