Le poumon de la création

Station terminale, concept directeur des futures voitures MR-08 du métro de Montréal, Jean Labbé.
Photo: Université de Montréal Station terminale, concept directeur des futures voitures MR-08 du métro de Montréal, Jean Labbé.

Un casque de motocross, du mobilier de bureau, un chariot d'épicerie et même un casse-tête 3D. Ou encore un stéthoscope, le premier entièrement électronique, ou un sudoku en braille. Ou une mallette pour ordinateur portatif... en bois et imitant le classique sac d'écolier. Qu'y a-t-il donc de commun à tous ces objets, certains en apparence banals, d'autres novateurs? Ils ont été conçus par la tête, avec le coeur et sous la main d'un designer industriel. Ce professionnel, sous-estimé et condamné à l'ombre d'une «industrie», est honoré dans une exposition célébrant les 40 ans de l'École de design industriel de l'Université de Montréal, la seule francophone dans le genre au pays.

«C'est le programme de design industriel qui a été ouvert en 1969. L'École n'a été fondée qu'une dizaine d'années plus tard», corrige Philipe Lalande, le directeur actuel.

L'expo, présentée au Centre des sciences, s'intitule Tête, coeur, main. Elle évoque ainsi directement Herbert Bayer (1900-1985), l'âme de la profession issue du mythique Bauhaus, qui valorisait la participation de tout le corps au processus créatif. La tête, le coeur et les mains s'activent en même temps, disait-il en substance.

Une soixantaine d'objets, «tous publiés, primés ou fabriqués en grande série», précise le communiqué de presse, font partie de l'expo. Parmi les plus prestigieux, il y a un prototype du flambeau olympique qui vient d'entamer sa course jusqu'aux Jeux de Vancouver. Il n'y a pas que des prototypes, certains trop gros ne pouvant être déplacés. La future voiture du métro n'est ainsi présente qu'en photo.

Artiste ou ingénieur, le designer industriel? Un «instigateur» pour Bayer, un «conciliateur» selon Philppe Lalande, qui enseigne à l'université depuis 1993, après avoir pratiqué pendant 20 ans.

«Un bon designer travaille en équipe, dit-il. Il parle la langue des ingénieurs, des comptables, des gens du marketing. C'est un conciliateur, mais créatif. Le vrai art du design est de savoir doser l'élan créatif. Il faut tenir compte des contraintes. On ne fait pas ce métier pour s'épanouir comme artiste.»

L'expo démontre néanmoins l'esprit artistique de quelques-uns des 1200 diplômés issus de l'Université de Montréal. Les objets réunis, petits et gros, réels ou en image, sont la réussite de la combinaison de plusieurs qualités: beaux, fonctionnels, confortables, novateurs, branchés.

La mallette en bois n'a pas l'air d'un sac d'écolier pour rien. La banale «boîte multi-usages», apparue dans les lieux publics il y a 30 ans, a sa silhouette et sa couleur. Celle au couvercle jaune qui est exposée a passé 15 ans à l'extérieur.

Et puis il y a ce Chalet de chasse pour petites bêtes à poil. En carton recyclé, SVP. Une idée de ce que ça peut être? Un abri pour chat, aux normes du développement durable.

«Les animaux y dorment, s'y cachent, se font les griffes et y jouent. Conçu en vue d'être entièrement et facilement recyclé en fin de vie», lit-on dans le descriptif énoncé par le studio de design Mauve marine, fondé par deux diplômées de 2008.

Le designer conciliateur est condamné à l'ombre. Mais Philippe Lalande est convaincu que de nos jours, les entreprises qui tiennent au «développement de leur produit» reconnaissent la contribution de ce professionnel. Reste que dans l'expo, les noms reconnus et reconnaissables sont ceux de Bombardier et autres Megablocks.

Pour le prof universitaire, il ne s'agit pas de faire de la publicité cachée. Si l'individu ou le collectif derrière le dernier motorisé de Bombardier ou les meubles Ikea n'est pas plus valorisé, c'est que l'accent est mis sur le processus, concept cher à Herbert Bayer.

«L'idée est de parler du processus, dit Lalande. C'est vrai que c'est quelque chose de difficile à exposer. Mais le processus est au coeur de la formation. Et l'expo est la vitrine de cette formation.»

Bien que l'École de design industriel n'ait pas de problème de clientèle — «on accepte un candidat sur trois», avance le directeur — , il est clair que cette vitrine, montée dans un lieu destiné aux adolescents comme le Centre des sciences, a des visées de séduction.

Philippe Lalande est retombé dans ses années de jeunesse quand il a vu Tête, coeur, main. Lui qui se destinait à une carrière d'ingénieur a changé de voie quand il a visité, à Expo 67, le pavillon L'homme créateur. «J'ai découvert le design et cette expo me fait penser à ça. En design, la réalité humaine est importante. On pense à l'utilisateur.»