Expositions - Topographies sociales

Les cartographies photographiques d'Alain Paiement font encore mouche. Ces plans rabattus, représentations de logis et d'autres espaces clos, fascinent par la complexité de leur assemblage. Ce sont comme des casse-têtes pleins de vices cachés... et la Fonderie Darling nous donne une nouvelle occasion de les contempler. Arrangements d'après nature, installation dévoilée dans le cadre d'une minirétrospective insérée dans la programmation du Mois de la photo 2009, porte avec une grande évidence la signature d'Alain Paiement.

Face-à-face

Multiples détails, perspectives tronquées, repères spatiaux et temporels réétudiés, puis ces vues en plongée, impossibles à l'oeil nu; Paiement pratique la photographie comme un rapace. Il survole son sujet et l'attaque pour le dépecer.

Dans le même style pseudo-documentaire qui est le sien, décryptage du monde qui l'entoure, l'artiste présente deux plans, deux étages, de la vie d'un couple. Ou de ce que l'on imagine être un couple.

D'un côté, il y a le rez-de-chaussée (salon, salle à manger, salle de bains, chambres...), tout ce qui compose le quotidien. L'aménagement est soigné, marqué du blanc et des motifs floraux qui ornent tapis, murs et meubles. Sur l'autre plan, on trouve le sous-sol et ses activités de loisir, de la table de poker aux salles de musculation, en passant par les trésors de chasse. Les fleurs en haut, les animaux empaillés en bas, le féminin versus le masculin, côté lumière, côté sombre.

On a pris soin de présenter le diptyque dans un face-à-face, dans une sorte de confrontation explicite. Le face-à-face se fait cependant à distance, comme pour mieux isoler les deux panneaux et donner le temps au spectateur, entre la lecture de chacun d'eux, de digérer tous les éléments, tous les morceaux de ce puzzle géographique.

C'est une scénographie qui met en valeur l'installation (on est dans le Mois ou on ne l'est pas), sans répéter toutefois la superposition de Parages, l'oeuvre qui a scellé en 2002 le grand retour de Paiement. Il le fallait, puisque cette idée des pièces détachées et recollées, du montage d'images, généreux en distorsions, n'est pas nouvelle chez Paiement. Si l'esthétique d'Arrangements d'après nature ne surprend plus, sa mise en espace lui donne sa personnalité.

Genèse

Îuvre multipartite, Arrangements d'après nature innove par les deux autres volets qui la composent, deux pièces vidéographiques — peut-être pas une nouveauté pour Paiement, chose rare, si. Ces deux vidéos ne font pas que compléter et accentuer la portée narrative de l'ensemble (un chasseur d'un côté, une femme sur son tapis d'exercice de l'autre), elles expriment autrement les notions de temporalité qui animent l'esprit du photographe.

En fait, sur ces deux plans fixes, les images sont peut-être en mouvement, les protagonistes sont pris dans une non-action. Ils bougent, mais font du surplace, lui guettant une proie qui ne se présente pas, elle au pas de course sans avancer. Les cartographies photographiques disent davantage du temps qui s'écoule, comme elles révèlent aussi plus des sujets, alors que dans les vidéos, vues d'en haut et de dos, ceux-ci demeurent dans un anonymat, somme toute, bien relatif.

Dans sa petite salle, la Fonderie Darling expose sept photographies plus anciennes (1996-2007) d'Alain Paiement. Elles permettent de voir le chemin parcouru par l'artiste. Une sorte de genèse de ses recherches formelles. Et sociales. Si Arrangements d'après nature a une teneur ethnographique, elle ne sort pas de nulle part.

L'intimité se trouve déjà dans Juni, une femme vue de dos, dans sa baignoire. Le côté archéologue de Paiement est dans ce plan sur un cercle dessiné sur le sable (Oasis), alors que son propos sur la consommation, voire sur le traitement des animaux, surgit dans ce camion rempli de volailles (Poultry Express).

Ce sont toutes des images frontales, prises de haut pour la plupart, et qui ne cessent de confondre les points de vue, de jouer sur la fluidité des plans. La photo exemplaire de tous ces questionnements, née aussi d'une manipulation numérique, Country Base, plonge le spectateur dans un lieu difficile à définir, à déterminer. Il s'agit d'un condensé de formes et de choses. Celles qui font l'humanité.

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Arrangements d'après nature

Alain Paiement

Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu'au 29 novembre.

www.fonderiedarling.org

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Collaborateur du Devoir