Mois de la photo : écrans dispersés

Statistical Landscape (In the Eye of the Worker) (détail), d’Emmanuelle Léonard
Photo: Statistical Landscape (In the Eye of the Worker) (détail), d’Emmanuelle Léonard

Éclaté et disparate, le 11e Mois de la photo ne donnerait pas l'impression de traîner un boulet si ce n'était son thème. L'intitulé Les Espaces de l'image ouvre tellement de portes qu'on n'en franchit que très peu. La dispersion et la variété des lieux exposants, de la maison de la culture Frontenac aux Ateliers Jean-Brillant, dans Saint-Henri, n'aident pas sa cause.

La commissaire invitée, Gaëlle Morel, a voulu montrer un panorama de l'art de l'image lorsqu'il ne se confine pas au seul cadre. Soit. Sauf que, lorsqu'il s'agit de photo et d'art contemporain, et elle-même le dit dans le catalogue, «depuis les années 1970, de nombreux artistes [...] associent leurs images à de véritables expériences scénographiques».

Le problème ne réside donc pas dans le fait que la photo devient tentaculaire, que l'on se trouve devant une sculpture, comme chez Pascal Convert, ou dans une boîte, comme chez Alfredo Jaar. Le propos semble faible, parce que conservateur. Il est devenu courant, indispensable, que les artistes pensent leur art sous l'angle de l'espace et du contexte. Cela dit, même si la manifestation aurait gagné à être munie d'un sous-thème plus pointu, voire pernicieux — la citation, le politique, la disparition des images, Morel avait des pistes —, il y a du bon dans le menu offert.

Séduire avec le banal

La galerie SBC, au 5e étage de l'édifice Belgo, offre peut-être le meilleur plat. Il y a d'abord l'oeuvre de Pavel Pavlov, un Montréalais habile à nous faire perdre le nord. Every Bit of Landscape Beyond the Cloverleaf Interchange, une installation en quatre écrans et documents aux murs, poursuit ses réflexions sur les milieux urbains et leurs périphéries. En multipliant les prises de vue, il arrive à séduire avec la banalité d'un paysage construit. Après le stationnement d'un centre commercial de Montréal, voici qu'il revisite une autoroute allemande.

Réalisée lors d'une résidence à Francfort, l'oeuvre propose de faire une boucle dans un de ces échangeurs routiers en forme de trèfle et de le rendre totalement inutile. On tourne en rond et Pavlov nous invite à le vivre de manière très réaliste avec un dispositif au ras du sol. Il suffit de s'asseoir par terre. L'oeuvre possède sa dimension historique et politique du fait que l'endroit, visant à rejoindre Hambourg, Francfort et Bâle, faisait partie des rêves de grandeur du IIIe Reich.

Ce regard sur l'urbanité et son côté désincarné, porté par la disparition de la figure humaine, on le retrouve dans Street Scene et Bus Stop de Jim Campbell. L'artiste, basé à San Francisco, fait néanmoins apparaître quelques silhouettes, ou ombres, moyennant des jeux de lumière. Un travail cinétique en apparence très simple, mais fort complexe.

Dans l'autre espace du Belgo investi par le Mois de la photo, la galerie B-312, deux travaux portés par la barrière des langues et des cultures ont été rapprochés. Entre récit historique et témoignage subjectif, 1+1=1 du Turc Kutlug Ataman dresse le portrait d'une femme, victime de la division territoriale de Chypre. Un portrait dédoublé et parfois contradictoire dans la juxtaposition de deux écrans et d'un décor fort en miroirs. Les trois écrans de Mother Tongue, de Zineb Sedira, se confrontent et se complètent également, montrant que la distance et l'incompréhension surgissent même dans les meil-leures familles.

Au centre Vox, boulevard Saint-Laurent, l'Israélienne Yael Bartana propose aussi, avec Summer Camp + Awodah, une confrontation de deux mondes, sur deux écrans posés dos à dos. Deux mondes qui partagent un même territoire (Terre sainte) et une même bande-son, mais qui font la sourde oreille à l'autre. L'un est porté par l'ouverture des Juifs à la cause palestinienne (et par la reconstruction de ce que détruit l'armée), l'autre par la propagande sioniste. Les images personnelles du premier versus la citation de l'autre — Awodah est un documentaire d'Elmar Lerski, de 1935... La dualité rappelle à quel point le conflit repose aussi sur une scission ancrée dans le temps.

La multiplication des écrans et la distorsion de leur contenu auraient très bien pu devenir le fil conducteur. La distorsion ou son contraire, comme chez Yang Zhenzhong, dont la vidéo Let's Puff relie, sur les effets du souffle humain, deux écrans se faisant face. L'artiste de Shanghai est un des sept qui exposent aux Ateliers Jean-Brillant.

Le lieu est à l'image du Mois: disparate, juxtaposant le ludisme de Zhenzhong au regard social et humaniste d'une Emmanuelle Léonard, dont le Statistical Landscape, portrait du Canada du travail, est un des plus saisissants. C'est aussi dans ce bâtiment industriel qu'a atterri une des pièces majeures de l'événement. The Sound of Silence, du Chilien Alfredo Jaar, met en scène, tel un petit théâtre, l'histoire d'une image de presse, de sa récupération et des conséquences troublantes de celle-ci. Ne serait-ce que pour cette pièce, Saint-Henri est un détour obligé.

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Les Espaces de l'image

Mois de la photo à Montréal

En divers lieux, jusqu'au 11 octobre. www.moisdelaphoto.com

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Collaborateur du Devoir