Images de guerre

Le Cercle de confusion, 2001, installation de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Cour carrée du Louvre, 2006.
Photo: Le Cercle de confusion, 2001, installation de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Cour carrée du Louvre, 2006.

Parmi les 24 expositions du Mois de la Photo de Montréal (MDP) lancé officiellement jeudi, certaines ont déjà donné le ton de la programmation en commençant une semaine plus tôt. C'est le cas des galeries universitaires de l'UQAM et de Concordia, avec les travaux du Français Pascal Convert et du duo libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige. À en croire ces visites, le MDP ne décevra pas.

Toutefois, il est encore trop tôt pour accorder le crédit de cette appréciation au thème décidé par la commissaire invitée Gaëlle Morel. En proposant, sous l'intitulé Les espaces de l'image, de s'intéresser à la variété des dispositifs de présentation des images et aux enjeux scénographiques de la photographie, la commissaire, indéniablement, fait le choix de ratisser large. Cette thématique, certes, éclaire un aspect fondamental des pratiques contemporaines de la photo, mais ne peut à elle seule fonder la sélection des oeuvres, toutes images exposées se prêtant forcément au jeu de la mise en espace.

Il est vrai que certains artistes, par leur approche originale de la présentation, travaillent cet aspect de manière consciente, lui accordant un rôle plus significatif dans la compréhension des sujets abordés, notamment en anticipant la place du spectateur pour qu'il soit actif dans la réception des images. C'est la thèse de la commissaire, qui veut ainsi porter l'attention sur ce qu'elle considère trop souvent comme négligé dans l'analyse de la photographie contemporaine.

Ce sont des dispositifs au service de leur sujet, l'un n'allant pas sans l'autre, que donnent à voir les expositions de Concordia et de l'UQAM. Dans les deux, il est question des affres de guerres civiles et d'une approche politique de l'art.

Trous de mémoire

L'exposition Je suis là même si tu ne me vois pas, dont le commissaire est Michèle Thériault, plonge le spectateur au Liban, avec des oeuvres qui réfléchissent sur le rôle des images dans la fabrication des souvenirs et dans l'écriture de l'histoire, préoccupations qui sont parentes avec le projet Atlas, piloté par le Libanais Walid Raad et l'Atlas Group, dont les oeuvres ont justement été exposées dans la même galerie en 2006. Les guerres civiles et l'agitation sociale toujours prégnante au Liban rendent sensibles les questions de mémoire, d'identité et d'histoire.

Le Cercle de confusion (1997) se présente comme la pièce maîtresse de l'exposition, avec une imposante photographie de Beyrouth. L'image est prédécoupée en parcelles que le spectateur est invité à détacher, trouant, ainsi par son action, l'intégrité de la représentation. De la sorte, il matérialise les divisions culturelles et la violence dont la ville est le théâtre. Chaque fragment prélevé dévoile progressivement un miroir sous-jacent à la photo qui, ainsi, disparaît pour révéler plutôt au spectateur son reflet, telle l'affirmation de son implication symbolique dans la destruction en cours. Bien que la mécanique de l'oeuvre soit prévisible, elle s'avère une porte d'entrée tout indiquée sur le travail des artistes, qui semble motivé par la quête de ce qui est perdu, ou inaccessible, et le désir d'en faire le récit.

Images rémanentes (2003) est de cet ordre. La projection vidéo est faite à partir d'un film super 8 tourné dans les années 1980 par un membre de la famille des artistes. La presque invisibilité de l'image combinée au fait que l'auteur a été kidnappé durant une des guerres civiles, et qu'il soit toujours porté disparu, donnent à ce document une aura et un mystère suggérant la douloureuse confrontation au passé et une forme d'impuissance. La décomposition en 180 tirages de ce film sur le mur à côté insiste par ailleurs sur l'impossibilité même d'avoir une prise sur une réalité évanescente qui revient pourtant hanter le quotidien. Ironique, la série de photographies Images latentes (1997-2006) montre quant à elle avec une froide objectivité l'archivage de pellicules de film non développées, appelées peut-être à ne

rester que de vaines promesses de témoignages.

L'exposition se poursuit avec la série Faces, des portraits retouchés de martyrs, et une section consacrée à des oeuvres captivantes portant sur le camp de détention de Khiam. Deux vidéos de cet ensemble exigent un temps d'arrêt pour que l'on comprenne la richesse de l'exploration qu'elles font sur les mécanismes du récit. Le film perdu (2003), finalement, prolonge aussi la durée de la visite. La vidéo nous entraîne à la suite des artistes qui sont à la recherche, au Yémen, de la copie égarée de leur premier long métrage. Cette quête les mène à faire une série de rencontres qui alimentent leur réflexion, en voix hors champ, sur le statut de l'image dans ce pays lorsqu'elle est pratiquée par des photographes amateurs, des projectionnistes et des archivistes. À l'exemple des autres oeuvres de l'exposition, cette quête du sens en somme ne semble jamais s'épuiser.

Guerres sans visages

L'action est campée en Algérie à la Galerie de l'UQAM, avec La Madone de Bentalha (2001-2002) de Pascal Convert. Le projet repose sur la transposition tridimensionnelle du célèbre cliché éponyme du photographe de presse Hocine Zaourar. Une statue de cire à l'effigie de cette «icône de l'information» se tient au coeur de la galerie dépouillée (et débarrassée de son vieux tapis). Le fugace instant capté par la photographie devient palpable, tel un monument.

Les visages en creux des personnages, deux femmes habillées de généreux drapés, rappellent pourtant que l'oeuvre n'est que le souvenir d'un événement plus complexe qui a laissé sa trace, mais qu'il reste encore à analyser. Un photomontage avec les unes de quotidiens ayant publié la photo et un film documentaire se chargent, dans l'exposition, de le dresser ce contexte, contrecarrant ainsi le sensationnalisme inhérent à l'image de presse et la consommation rapide que l'on en fait habituellement.

À travers les propos de Zaourar et de l'historien de l'art Georges Didi-Huberman, par exemple, le film est le lieu d'une riche interrogation sur la nature du travail de Zaourar, sur les retombées de la diffusion de la photo et sur l'usage impropre du terme «Madone» pour ce qui est de la réalité algérienne. L'ensemble de cette exposition désamorce avec une grande efficacité l'aveuglement provoqué par l'imagerie véhiculée à la fois par l'histoire de l'art, à travers l'iconographie de la madone, et par la photo de presse.

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JE SUIS LÀ MÊME SI TU NE ME VOIS PAS

Hadjithomas + Joreige

Galerie Leonard & Bina Ellen

1400, boul. de Maisonneuve Ouest

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MADONE DE BENTALHA

Pascal Convert

Galerie de l'UQAM

1400, rue Berri

Jusqu'au 10 octobre

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Collaboratrice du Devoir