Eaux troubles

Une vue de l’installation Corridor, d’Ed Pien
Photo: Une vue de l’installation Corridor, d’Ed Pien

Ed Pien n'a rien abandonné de son travail sur la ligne, qu'elle soit découpée dans le papier ou dessinée sur celui-ci. À la galerie Pierre François-Ouellette, où il présente, pour une semaine encore, ses plus récentes oeuvres, l'artiste vivant à Toronto fait de la corde un nouveau matériau d'exploration. La ligne y occupe toujours une place maîtresse.

Tout intangible

En plus des dessins et des papiers découpés qui poursuivent un registre connu de l'artiste, s'ajoute en effet à l'exposition une installation conçue principalement de cordes et fort à propos intitulée Corridor. Dans la pénombre se dressent dans l'espace deux filets multicolores qui ouvrent ainsi un passage dans lequel le visiteur peut s'avancer. L'aspect biscornu du corridor, l'éclairage dramatique qui accentue les ombres et l'ajout d'une rétroprojection qui donne à voir des silhouettes humaines teintent de mystère cette installation qui englobe le spectateur tout en restant évanescente.

Tout dans cette installation semble rester intangible. Les ombres fugaces, les parois ajourées que sont les filets, le mouvement ténu suggéré par les images entretiennent l'idée d'une réalité difficile à saisir, et ainsi plus forte en évocations. Vient à l'esprit le monde maritime de la pêche et de la navigation, qui s'avère aussi un transport de fortune pour certains immigrants illégaux en fuite. L'ombre du spectateur à son tour «saisie» dans le filet renforce cette suggestion, faisant s'évanouir l'impression d'émerveillement ressentie au départ pour faire plutôt place à une tension sourde. Et si la fuite s'avérait impossible ou terriblement pénible?

Avec les filets et le motif du corridor, Ed Pien maintient une ambiguïté entre le mirifique et l'horreur, thèmes explorés auparavant, notamment dans les labyrinthes de papier, exposés par exemple lors de la Biennale de Montréal en 2002 et au Musée d'art de Joliette en 2008. Mais ici, les rapports de pouvoir et ses pratiques sur les corps sont davantage soulignés.

Dévoilement progressif

Des filets pendouillent différents types de noeuds qui ont à voir, comme le précise le galeriste, avec le bondage. Plaisir et douleur, tant physique que psychologique, sont également évoqués à travers le cordage festif, par ses couleurs et les craintes qu'il insinue avec les quelques fantômes accrochés dans ses mailles. Très fournie, trop quelque part, l'installation veut prendre plusieurs directions, rejoindre plusieurs registres. L'impression d'ensemble reste néanmoins convaincante.

L'univers ambigu, et quelque part fantastique, de Corridor n'est pas étranger à celui qui habite les dessins de l'artiste depuis longtemps. Sur le support papier, les traits à l'encre se déploient en arabesques lyriques composant un monde de créatures mi-humaines, mi-animales qui s'agglutinent, s'interpénètrent ou se mangent entre elles. Dans The Offering, la scène ressemble à un carnaval torride ou à un rite cruel.

Les papiers découpés, quant à eux, se révèlent à travers la joliesse de leur résultat et la finesse de leur exécution. Le papier shoji et la matière réfléchissante sont cisaillés avec une telle souplesse qu'ils opacifient, au départ, la représentation, rejetant ainsi au second plan les scènes qui montrent des humains en fuite ou réfugiés dans les arbres.

À force de regarder, les figures se détachent du fond et la brillance s'atténue, ne dissimulant plus l'objet de la représentation.

L'artiste transforme ainsi l'expérience de séduction en un dévoilement progressif de monstres et de peurs qui seraient autrement ignorés. Saisissant.

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Collaboratrice du Devoir

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LIGNES TRAÎTRESSES

Ed Pien

Galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, 372, rue Saint-Catherine Ouest, espace 216.

Jusqu'au 27 juin