Touriste de drames

Quartier général de Samir Geaga no 1, rue de Damas, Beyrouth, Liban, 1994, tirage chromogénique sur papier Fuji Crystal Archive
Photo: Quartier général de Samir Geaga no 1, rue de Damas, Beyrouth, Liban, 1994, tirage chromogénique sur papier Fuji Crystal Archive

De New York à Varanasi, la pauvreté n'a pas le même visage, le désordre, pas le même désarroi. Le temps, pourtant, joue le même rôle, autant dans ces appartements délabrés du Bronx, que Robert Polidori a visités dans les années 1980, que dans les rues animées de l'Uttar Pradesh (Inde) photographiées en 2007. Le temps passe, laisse ses traces, indélébiles.

L'accumulation d'objets ou l'usure des murs, d'une part, la superposition des architectures ou la multiplicité des fonctions, d'autre part... Voilà des signes que les années ont du poids. La grande exposition que le Musée d'art contemporain consacre à Robert Polidori, sa première à caractère rétrospectif, couvre vingt-cinq ans d'une carrière menée à parcourir le monde, à traquer le temps.

Le piège et le leurre

Entre ces deux pôles que sont la série sur New York, offerte en préambule, et les paysages urbains réalisés en Inde (et en Jordanie), à la fin de la visite, bien des univers sont réunis. Huit séries, près de soixante photographies couleur et grand format, montrent l'artiste natif de Montréal comme un fin observateur de l'histoire contemporaine, doté d'un évident sens de l'image.

Bâtiments en ruine ou abandonnés, lieux transformés, confrontant passé et présent, il y a toujours un entre-deux chez Polidori. Comme si celui qui fusionne habilement la photographie documentaire et une approche artistique plus subjective était condamné à l'ambiguïté.

Le spectateur se trouve aussi dans une double situation. La picturalité des photos séduit, mais trouble par le drame décrit. Il est justifié que l'artiste montre de telles réalités, mais sa formule peut agacer tellement elle est reprise, voyage après voyage (accent mis sur la désolation, absence de figure humaine, superposition de plans).

Photojournaliste, artiste ou touriste? Robert Polidori vole sous ces trois chapeaux, lui qui est attiré par ces moments bien concrets qui créent un avant et un après (l'accident nucléaire de Tchernobyl, l'ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, la guerre au Liban). Dans ces trois cas, même si chacun a ses propres couleurs, on est toujours placé devant le même constat de notre impuissance et de notre inévitable attitude voyeuriste.

Ces trois corpus ont peut-être leur raison d'être — valeur historique, précieux témoignage, etc. Mais rassemblées ainsi, presque en file indienne, les photos perdent leur impact. Un piège dans lequel des rétrospectives similaires, celle d'Edward Burtynsky, par exemple, tombent souvent. La série à La Nouvelle-Orléans paraît même être de trop, poussant sur un seul mur les exemples tirés de la Jordanie et de l'Inde, photos pourtant beaucoup plus grandes. Plus grandes et, surtout, fort distinctes. Intemporelles, portées par l'accumulation, la plénitude en milieu urbain, plutôt que par la perte (de biens) et la vacuité, elles auraient mérité leur propre salle.

De Versailles à La Havane

Sinon, c'est la série réalisée à Versailles, en 1986, qui se démarque. Le ton est moins à l'horreur. Polidori a photographié les intérieurs du précieux château, alors en cure de jeunesse. Murs dépouillés, tableaux au sol, tapisseries décollées, meubles recouverts, les salles sont livrées dans une étrange intimité. Jamais on ne les voit ainsi, à nu.

Le Marat de David, en déséquilibre, semble oublié. Le décor est pauvre, les boiseries sont abîmées. Ça semble si irréel qu'une image révélant les imperfections d'un mur richement orné donne l'impression d'être un collage numérique. Ici, on se bat contre le temps et les photos, si elles dévoilent l'usure des lieux, laissent imaginer le leurre derrière le maquillage qu'on s'apprête, une fois de plus, à coller au château.

L'autre ensemble qui détonne du reste porte sur La Havane. Dans ce reportage de 1997, Polidori semble observer l'effet du castrisme sur le luxe bourgeois d'autrefois. Si on sent le commentaire politique, facile, derrière ces images de fastes résidences plutôt décrépites, la série n'est pas que nostalgique. Ce sont des photos qui parlent au présent.

Les lieux sont habités (contrairement à ceux de Tchernobyl et d'autres villes mortes) et on y trouve plusieurs détails révélant, sinon de la débrouillardise, une notion de confort, une sorte de fierté, de satisfaction avec le peu de bonheur (matériel, puisque c'est à ça que s'attarde Polidori) qui soit accessible.

La pauvreté à Cuba n'a certes pas le même visage qu'à New York, là où vit le photographe. Si c'est bien le regard de l'étranger (du touriste) qui se dégage de ses photos, Polidori ne cherche pas à l'assumer. L'an dernier, à la Triennale québécoise de ce même MAC, les vidéos War Tourist, d'Emanuel Licha, nous plaçaient dans une position plus inconfortable, entre témoin et consommateur de sensationnalisme. Chez Polidori, c'est plus sage.

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Collaborateur du Devoir

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Robert Polidori

Musée d'art contemporain de Montréal, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu'au 7 septembre.

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