Entre bande-annonce et production expérimentale

L'exposition en cours de Patrick Bernatchez confirme un trait de son travail. Pensées sous forme de cycle, structurées comme des ensembles ambitieux livrés au public en parties, ses oeuvres, combinant souvent les médiums et mêlant les genres artistiques, ont ceci de particulier d'annoncer déjà leur suite, voire de se présenter comme un projet encore à venir. Chez Donald Browne, l'exposition intitulée 134340 Soon rend cet aspect encore plus probant.

134340 Soon, c'est tout à la fois une bande-annonce, une photographie de plateau et des affiches promotionnelles générées autour d'un film en cours de production, 134340, dont la sortie est annoncée pour les prochains mois, mais dont une version est pourtant disponible. Des bribes de ce projet ont déjà fait l'objet de parutions publiques, à commencer par Pluton, un court vidéo commandé par le Musée d'art contemporain de Montréal dans le cadre de la première édition de sa Triennale tenue l'été dernier.

Diffusée alors sur les ondes de Télé-Québec, à l'exemple de neuf autres vidéos initiées dans ce même cadre, Pluton profitait brillamment du contexte de présentation pour susciter l'ambiguïté quant à son statut. Était-ce un court-métrage en soi? Une bande-annonce d'un film devant prendre l'affiche plus tard? Une promotion indirecte de la Triennale du Musée? Une ambiguïté similaire est maintenue chez Donald Browne, où l'artiste met en scène plusieurs composantes calquant certaines conventions liées à la mise en marché du cinéma.

Prélude

L'univers au coeur du projet Soon est directement inspiré de 2001: A Space Odyssey, l'oeuvre célèbre de Stanley Kubrick, et avait déjà été annoncé dans le vidéo Pluton, lequel, avec ses 57 secondes, attisait la curiosité par sa construction elliptique. Les composantes de l'exposition actuelle redéploient le matériel existant, d'abord avec une photographie, centrale, tirée du tournage. Elle montre le protagoniste de l'histoire, un cosmonaute à la tête de primate. Sur un autre mur sont déclinés huit monochromes, reprenant une mire à barres en en séparant les bandes de couleur et en les allongeant à la verticale.

Ces bandes colorées, apprend-on dans le communiqué, auraient fait l'objet d'affichages clandestins dans différents endroits de la ville, de façon à tracer une rotation complète autour du Musée d'art contemporain, au cours de la Triennale, se proposant alors comme la promotion déguisée du film en cours de production. Dans son itinéraire, l'affichage mimait le mouvement en orbite des planètes dans le système solaire. Une fois présentée en galerie, sous l'intitulée 134340 (1930-2006), la série de monochro-mes résume en fait l'histoire de Pluton, découverte comme planète en 1930 et destituée de ce titre pour devenir une planète naine en 2006.

Rapprochées par leur titre, mais disjointes dans leur présentation initiale, les affiches abstraites placardées dans la ville et la capsule vidéo diffusée à la télévision se trouvent finalement réunies, et transformées, dans le troisième élément de l'exposition, une première version de la vidéo 134340, accessible sur un iPod dans la galerie. Situé entre la bande-annonce et la production expérimentale, 134340, d'une durée de près de 20 minutes, donne encore l'impression d'un prélude à autre chose. Muet au début, étirant sur quelque cinq minutes le défilement des couleurs de la mire à barres, le film tarde à révéler son contenu, aspirant peut-être à produire des effets similaires aux scènes contemplatives du maître Kubrick.

Le reste est un montage serré où s'imbrique parfaitement la bande sonore, tissée d'extraits musicaux, donnant lieu à des moments parfois extatiques. Une rue enneigée bordée de manufactures impersonnelles et désertées campe le décor d'une scène énigmatique dont certains fragments sont rejoués en boucle. Le cosmonaute apparaît à cheval, trouve un monolithe blanc qu'il voudra toucher, entraînant ainsi une explosion qui le transforme en primate, habillé encore de son costume.

Le jeu des apparences

Avec un passage composé d'extraits de films appropriés, allant du cinéma muet à l'imagerie scientifique, et un autre donnant à voir le monolithe se découpant sur une nuit étoilée, puis embrasé par la lumière aveuglante du soleil levant, Bernatchez traite autant du bagage de l'humanité, largement marqué par l'évolution des technologies, que de la fascination pour l'infiniment grand et ce qui n'est pas encore connu ou expliqué.

Suivant le film de Kubrick qui en est la source d'inspiration, 134340 constitue une allégorie sur le sort du monde, le situant dans les perspectives opposées que sont le darwinisme (le cosmonaute retournant à l'état de primate) et le créationnisme (la présence du monolithe comme entité suprême qui est responsable de tout, mais qui, ici, ne triomphe pas). Empreint d'une forme de pessimisme, hanté par des projections apocalyptiques, le film instaure un climat dramatique. Du moins, en surface.

Tout comme Pluton n'était pas ce que les scientifiques avaient d'abord pensé, il se peut fort bien que l'artiste exploite le jeu des apparences, par exemple en magnifiant ce qui était de peu de valeur au départ (la mire à barres si banale, maintenant encadrée de chrome dans une galerie) ou en réactivant, parfois avec un amateurisme plus marqué, les composantes d'un film de science-fiction dont les visions projectives sont en quelque sorte expirées, mais qui fascinent toujours autant.

Le projet 134340 Soon de Patrick Bernatchez n'en épuise pas le vertige, comme en témoigne avec force la photo du cosmonaute qui fait se rejoindre l'âge de pierre et celui de la conquête de l'espace. Le plexiglas jaune, le miroir et l'acétate qui constituent le feuilleté du support, tout en multipliant les zones de réflexion, traduisent la complexité temporelle et philosophique que le projet tente de poursuivre.

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Collaboratrice du Devoir

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134340 SOON

Patrick Bernatchez

Galerie Donald Browne, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 524. Jusqu'au 11 juillet.

À voir en vidéo