Un fleuve d'infiltrations artistiques

Jean-François Lamoureux
Photo: Jean-François Lamoureux

Une ruelle, des sentiers et des rues secondaires, puis la grande Ontario. Jusqu'à dimanche, l'événement L'Écho d'un fleuve, pour une deuxième année de suite, déversera entre les mailles du quartier Centre-Sud une vaste programmation d'activités artistiques.Un quartier riverain mais bâti pour qu'il tourne le dos au Saint-Laurent. C'est la réalité du Centre-Sud, coupé du fleuve par une voie ferrée et la rue Notre-Dame, que certains rêvent de voir transformée en autoroute. Pour la deuxième fois, l'événement L'Écho d'un fleuve, tout en poésie et en infiltrations artistiques, veut redonner à l'endroit, disons, son âme maritime. En gros, l'art, vaste et éclaté (on parle de «150 artistes interdisciplinaires» invités), ramène un peu de visibilité à un lieu victime de préjugés.

«L'Écho, c'est un legs», dit Catherine Lalonde, directrice artistique de Peristyle nomade, le groupuscule derrière la manifestation. «Nous proposons la revitalisation culturelle sous des formes alternatives [de création].»

«Le nom d'Écho, poursuit celle qui adopté le quartier il y a dix ans, c'est en référence à ce fleuve auquel on n'a pas accès. La track de chemin de fer nous en empêche. Le pont Jacques-Cartier, qui traverse le fleuve, on le voit tous les jours mais il n'a pas été pensé pour les gens d'ici.»

Les formes alternatives de création sont, entre autres, des «infiltrations inattendues», des actions à cheval entre le spectacle et la rencontre. À expérimenter seul ou d'un oeil distrait. Le Conte-Cadre, par exemple, est une sorte de théâtre ambulant. Le conteur, dont la tête est surmontée d'un cadre, marche jusqu'à trouver une oreille attentive.

Comme dans un récent événement similaire, dans l'ouest de la ville, un groupe de danseuses exécutera des gestes du quotidien, de manière anonyme, sans le support d'une scène. Et ainsi de suite... Les passants risquent de faire face à une proposition artistique sans l'avoir demandé.

Pour Catherine Lalonde, les infiltrations inattendues visent à ralentir la cadence. Tout va trop vite, on ne savoure pas nos rues. «On a cherché à infiltrer le quartier dans son quotidien. On a vu un balcon et on s'est demandé ce qu'on pourrait faire avec.»

Autrefois quartier ouvrier, zone de transition de marchandises, le Centre-Sud a décliné lorsque l'activité économique s'est déplacée. Fermeture d'usines, déménagement de la population, le marasme général s'est installé. Aujourd'hui, croit Catherine Lalonde, l'attrait de loyers bas et les initiatives d'économie sociale ont changé la donne.

Il y a, dans L'Écho d'un fleuve, un fond d'activisme communautaire. D'abord, le menu proposé se veut rassembleur et repose sur des pratiques dites relationnelles. Les ateliers Panta Rhei, «un mois de médiation culturelle», livreront d'ailleurs leurs résultats: photographie, installation, parcours urbain et oeuvre audio. Autrement, tout le travail de Peristyle nomade origine d'un «processus d'infiltration du territoire qui s'est étalé sur plusieurs mois, voire des années», selon Catherine Lalonde.

Il ne s'agit que de la voir fraterniser avec le conseiller municipal, rencontré au hasard d'une marche, pour s'en rendre compte.

Peristyle nomade, qui se présente comme un agent de transformation, tient à faire avancer la cause du quartier. Catherine Lalonde, qui est issue du milieu du théâtre, avoue d'ailleurs avoir trouvé sa nouvelle voie avec le resto Touski, un emblème de la rue Ontario dont elle est une des cofondatrices. «Il n'y avait pas de parc pour se rencontrer, pas de lieu précis. Touski est devenu cet endroit où parler à nos voisins, un lieu d'échanges pour les artistes, les familles, les immigrants, et accessible à toutes les classes sociales.»

Touski, bien sûr, est un des arrêts de L'Écho d'un fleuve. En fait, il servira de terminus, là où on clôturera dimanche ce mini-festival avec un spectacle de tambours, après un «déambulatoire urbain» animé d'oeuvres mobiles et de BBQ roulants.

Mais bien avant Touski, L'Écho d'un fleuve résonnera, dès ce soir, ailleurs. Dans une ruelle, la «première ruelle verte», près des rue de La Rivière et Parthenais. Puis, samedi, pour la «Grande Journée», c'est la rue Dufresne et la place du même nom qui seront occupées. Là, derrière, le Touski, l'installation Freeperie, de Maggy Flynn, devient le coeur de bien des transactions. Cette véritable friperie, ou brocanterie, laissée au libre usage de tous, est en place depuis un mois.

Ici, dans ce quartier marqué par l'histoire économique de la ville et soumis aux aléas du marché du capital, une sorte de fleuve plus humain reprend son cours. L'échange, le troc et les ruelles vertes font partie d'un quotidien dont trois jours de manifestations artistiques cherchent à rendre compte.

Collaborateur du Devoir

- L'Écho d'un fleuve, aujourd'hui, demain et dimanche, www.peristylenomade.org.

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