Gabor Szilasi, l'impatient

Gabor Szilasi
Photo: Gabor Szilasi

Veste claire en tweed enfilée sur un débardeur en tricot, cravate bien sage et chemise blanche, Gabor Szilasi regarde l'objectif qui l'immortalise derrière des lunettes noires dont les branches épaisses se perdent dans ses cheveux drus. Un grand sourire en «v», formé par des lèvres fortes, ouvre sur la falaise d'un front haut perché. Nous sommes en 1959. Derrière lui, quelques-unes des nombreuses goélettes qui défiaient alors le grand fleuve avec leur coque fragile. Ce jeune photographe hongrois a failli s'établir en Suède, mais le voilà plutôt au Canada depuis deux ans, un peu par hasard. Mais ce qui frappe d'abord dans ce cliché, c'est le regard vif de Szilasi: cinquante ans plus tard, il a toujours le même.

L'instant dans le présent

À 81 ans, toujours très actif, Gabor Szilasi est un des photographes canadiens les plus respectés. Son travail sur le Québec rural et sur l'architecture de la ville a été célébré à plusieurs occasions. Cet été, le Musée d'art de Joliette, en collaboration avec le Musée canadien de la photographie contemporaine, désormais absorbé par le Musée des beaux-arts du Canada, lui offre une grande rétrospective préparée de longue date, avec catalogue soigné et tout.

Cette exposition présente un demi-siècle de travail en un peu plus de 125 photographies. Si on calcule que chacune a été prise à une vitesse de 1/125e de seconde, cela fait tenir ce demi-siècle de travail en une seule seconde d'éclats qui durent! Cette contraction du temps plaît à l'ancien professeur de photographie de l'Université Concordia. «Je photographie l'instant dans le présent, mais dès que je déclenche, nous voilà du côté du passé. À l'exception de mes photos récentes à Budapest, où j'ai un peu photographié par nostalgie, mon travail ne se situe pas dans le romantisme du passé. J'aime découvrir la spécificité de l'instant et du regard, mis en équilibre sur un instant précis. Le reste survient seulement après, malgré moi...»

Son oeuvre, réalisée surtout en noir et blanc, s'attache à la nature humaine. «J'ai photographié d'abord ce qui m'intéressait. Parfois, la géométrie ou la lumière elle-même, puis l'architecture, la ville, la présence des hommes. C'est après trente ans de photographie que je me suis concentré enfin sur l'homme, en ayant de plus en plus conscience de thèmes plus précis dans mon travail. Au début, je n'étais pas certain de ce que je faisais. Il y avait, je dirais, une certaine naïveté dans mes photographies. Je cherchais des cadrages de peintres mais j'arrivais toujours à autre chose! À l'époque où j'ai fait les Motocyclistes au lac Balaton, par exemple, je n'ai pas vu tout de suite que c'était une bonne photo. Elle cassait les règles classiques. Je ne l'ai tirée en chambre noire que beaucoup plus tard... Lorsque mes étudiants voulaient recadrer une photo, je les encourageais d'abord à mieux considérer leur première perception. L'impression initiale d'un moment est précieuse.»

À Budapest, en 1952, le jeune Szilasi achète un Zorki, copie russe un peu bancale du célèbre Leica allemand, avec ses fameux objectifs. Pourquoi cet intérêt pour la photographie? Aucun concours du destin ne le guide encore vers les oeuvres des maîtres hongrois, comme André Kertész, dont une des photographies les plus célèbres orne désormais un mur de son salon. Il s'agit tout au plus d'un besoin irrépressible de satisfaire son regard, d'organiser dans une image un besoin d'expression.

Question de tempérament

«J'aurais voulu dessiner et peindre. J'y pense encore, à l'occasion», m'explique Szilasi, tout en me montrant un tableau d'Albert Dumouchel qu'il affectionne particulièrement. «Mais la peinture s'accorde mal avec mon tempérament. Je mange vite, comme les Hongrois! Je suis un impatient, depuis toujours. Quand j'ai réalisé trente photos convenables sur un thème, j'arrête et je vais voir ailleurs. D'autres creusent, toute leur vie, un même sillon. Lynne Cohen, que j'aime beaucoup, ou Robert Polidori, qu'on expose ces jours-ci au Musée d'art contemporain, ont exploré une même idée pendant très longtemps. Moi, je suis vraiment trop impatient pour ça! Je sens même le besoin de changer de format de temps à autre. J'ai fait des photos au Leica, puis au format moyen, au grand format, puis des Polaroïds, des vues panoramiques, bref toutes sortes de choses...»

En 1943, Gabor Szilasi apprend, au hasard d'une conversation qui n'est pas destinée à ses oreilles, que ses parents ont abandonné le judaïsme au profit du protestantisme. Pour les nazis, cela ne suffit pas: il portera l'ignominieuse étoile jaune. Sa mère ne reviendra pas des camps. «Je ne parle pas de ces choses-là, d'ordinaire... Beaucoup de gens vivent avec ça douloureusement, le ressassent. Pas moi. Ce malheur n'explique pas ma photographie. Pour les nazis, nous étions des ennemis à cause de notre origine juive; pour les soviétiques, après la guerre, nous étions encore des ennemis, des bourgeois, parce que mon père possédait une petite boutique. J'ai tenté de m'enfuir de la Hongrie dès 1949. J'ai fini en prison, incapable par la suite de poursuivre mes études en médecine. En 1956, à la faveur de la révolte, nous avons pu offrir un peu d'argent à des gens d'un village près de Budapest pour qu'ils nous aident à franchir la frontière.»

Sa passion pour le Québec rural, dit-il, découle de sa méconnaissance de la Hongrie campagnarde de sa jeunesse. «Je n'étais jamais beaucoup sorti de Budapest. La campagne est une expérience qui me manquait. Je cherchais, au Québec, les traces de l'homme dans le paysage, la vie d'ici. Mais je n'ai jamais photographié de paysage pur, à la Hansel Adams. Ça ne m'intéresse pas. Comme je travaillais pour l'Office du film du Québec, l'occasion m'était offerte de découvrir des univers humains différents. Entre la Beauce, l'IÎe-aux-Coudres et d'autres régions, je sentais les différences et je voulais mieux les comprendre. Elles m'intéressaient. J'ai photographié les gens de ces régions, des personnalités, comme Robert Cliche, Madeleine Ferron ou Félix-Antoine Savard, et beaucoup de gens ordinaires. Au vernissage de l'exposition du Musée d'art de Joliette, un homme est venu spécialement de la Beauce pour me voir. Il avait dix ans à l'époque où je faisais des photos chez lui et voulait me rencontrer! Cela m'a beaucoup touché.»

Szilasi affectionne la simplicité des gens qui ont une véritable présence mais qui n'appartiennent pas au vedettariat. «J'ai toujours évité de photographier des gens très connus. Dans ces cas-là, on photographie surtout des réputations. On ne peut pas faire une photo ratée de Mick Jagger ou de Marilyn Monroe... Le quotidien des gens simples m'a toujours semblé beaucoup plus intéressant.» Sa passion pour la ville procède d'un même intérêt pour l'humanité. «La transformation du monde, au coeur du quotidien, me fascine toujours autant.

***

- L'Éloquence du quotidien, Musée d'art de Joliette, du 24 mai au 30 août.

- On peut voir aussi l'exposition Le Québec par coeur, à l'hôtel Le Méridien Versailles, à Montréal,

du 4 juin au 6 septembre.