Figures imposées

Culture plate #7 (2004), de Michal Rovner
Photo: Culture plate #7 (2004), de Michal Rovner

La fondation DHC/ART est plongée, pour l'été et une partie de l'automne, dans un univers sombre. Ses salles étagées, y compris celles de son annexe réservée aux vastes installations, sont parsemées d'oeuvres, fascinantes à l'oeil, mais bouleversantes. On visite l'exposition Particules de réalité, de Michal Rovner, en se recueillant, ou presque.

D'une pièce à l'autre, bien que variant les moyens et les motifs, l'artiste d'origine israélienne basée à New York se sert d'une seule et même matière première: l'être humain. De ce travail s'appuyant sur la science et l'histoire, il se dégage une forte impression que l'humanité a servi, à travers les époques, de rat de laboratoire.

Rovner filme d'abord des gens, des foules souvent, et en plongée, dont elle dirige les déplacements et les gestes d'une main de maître, telle une chorégraphe. Elle travaille ensuite ses images en atelier, modifiant la vitesse des mouvements, la netteté et la taille des figurants. Ces derniers deviennent des formes presque abstraites. Il faut s'en approcher et même les observer attentivement pour voir des attitudes parfois très ludiques derrière ces magmas rouge sang, ces masses noires ou ces simples traits en apparence immobiles.

Pierres archéologiques, boîtes de Petri, feuilles de papier, les écrans de projection chez Michal Rovner varient. Cette première expo individuelle de Rovner au Canada s'annonçait éclatée. Elle l'est, mais finit, au bout de ces figurines qui ne cessent de bouger d'une oeuvre à l'autre, par lasser.

Ces oeuvres sont tout même un suave mélange d'histoire ancienne et d'histoire récente, entre ces supports fortement chargés et un esprit de création pleinement actuel. L'artiste exploite à merveille la technologie numérique qui lui permet de puiser ses atmosphères dans des univers aussi variés que la recherche scientifique, l'écriture binaire, les signes hiéroglyphiques et le cinéma.

Si la figure humaine demeure au coeur de ces chorégraphies animées, la ligne est plutôt ténue entre sa reconnaissance et sa disparition. Les personnages, sans identité, sans individualité, deviennent davantage un motif uniforme.

Trouvailles formelles

La vingtaine d'oeuvres mises en place par John Zeppetelli, commissaire à la DHC, ont la qualité de ne pas mélanger les corpus. C'est la série Data Zone (2003), caractérisée par les boîtes de Petri, récipients transparents et peu profonds utilisés en microbiologie, qui ouvre le parcours. Suivent les travaux sur pierre, In Stone (2004), plaques présentées sous vitre comme de précieux artéfacts, ou Stones (2006-2009), des «puits en pierre» posés au sol et à l'intérieur desquels s'animent d'étranges particules vivantes.

Quelques oeuvres plus isolées font également partie de la première partie de l'expo, dans le principal lieu de diffusion de la fondation du Vieux-Montréal. Se démarque Mazleva (2008), déjà plus tableau que sculpture. Sa surface de projection, elle, ne semble pas particulièrement connotée (un papier blanc), alors que sa composition l'est plus que jamais: le personnage, bras en croix, bouge sur lui-même, telle une girouette. Il s'en dégage une impression de cimetière. «Vous pouvez voir des croix si vous voulez, pour moi, ce sont des gens qui ont les bras à l'horizontale, disait l'artiste le jour de la visite de presse, il y a quelques semaines. Ou alors des oiseaux alignés.»

Michal Rovner refuse qu'on lui prête des intentions politiques. Elle se plaît à entendre les multiples interprétations. Les déplacements de foule, les files indiennes, les mouvements militaires qu'elle chorégraphie ne sont, assure-t-elle, que des trouvailles formelles. «Ce ne sont pas des oeuvres sur l'Holocauste, dit-elle. Mais si vous voulez les interpréter comme ça, avec vos propres références, libre à vous.»

La question de l'Holocauste semble pourtant incontournable, surtout dans l'annexe de la fondation, à quelques portes du bâtiment principal, et en particulier devant trois grandes installations vidéo. Parmi elles, Time Left, qui se présente comme une boîte presque fermée, impose le silence et le recueillement. Site archéologique ou prison de la mort? À chacun de décider: les personnages projetés sur les quatre murs forment autant une série de hiéroglyphes (trop rectilignes, peut-être) qu'une liste iconographique des victimes du gaz.

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Collaborateur du Devoir

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Particules de réalité

DHC/ART Fondation pour l'art contemporain, 451, rue Saint-Jean, jusqu'au 27 septembre.