Receleur malgré lui

L’oeuvre représente un saint Jérôme du peintre italien baroque Ludovico Carracci.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’oeuvre représente un saint Jérôme du peintre italien baroque Ludovico Carracci.

Une restitution a mené à une autre. Un galeriste new-yorkais intrigué par la remise d'une oeuvre de la collection Stern à ses héritiers institutionnels montréalais a fouillé sa collection personnelle, a retrouvé une autre oeuvre spoliée par les nazis et a décidé illico de la remettre à ses propriétaires légitimes.

«J'ai lu un article il y a quelques jours dans le New York Times sur la restitution à la succession d'un portrait néerlandais représentant un joueur de cornemuse, explique au Devoir le galeriste new-yorkais Richard Feigen. L'article mentionnait que l'oeuvre avait été vendue à une galerie londonienne par la maison d'encan Lempertz de Cologne. Je me suis rappelé avoir acheté une oeuvre en Allemagne il y a plusieurs années. J'ai demandé à mon assistante de vérifier d'où elle venait, et elle venait bel et bien de chez Lempertz elle aussi. En épluchant la liste de la collection Stern, nous avons retrouvé ma toile... »

L'oeuvre en question représente un saint Jérôme du peintre italien baroque Ludovico Carracci (1555-1619). Elle a été officiellement remise hier à la succession de Max Stern par des représentants du gouvernement américain au Leo Baeck Institute pour l'étude de l'histoire et de la culture des Juifs germanophones, à New York.

Max Stern s'est réfugié à Montréal au début des années 1940 et y a fondé la célèbre galerie Dominion. Auparavant, les nazis avaient forcé ce marchand d'art juif allemand à brader, sous la contrainte, le fonds de sa galerie de Dusseldorf. La vente aux enchères fut organisée en 1937 par la maison Lempertz. À sa mort, Max Stern a désigné trois institutions universitaires comme bénéficiaires. L'Université Concordia a lancé la traque mondiale aux oeuvres spoliées.

«Nos recherches démontrent que nombre de maisons de vente aux enchères allemandes ont régulièrement proposé des biens spoliés après la guerre», a affirmé hier Clarence Epstein, chef du Projet de restitution des oeuvres de Max Stern à l'Université Concordia. «Leur décision de vendre sur le marché international des oeuvres dont l'historique d'acquisition est douteux se retourne aujourd'hui contre elles.»

Les propriétaires actuels d'oeuvres spoliées s'expriment rarement sur le sujet. La plupart du temps, ils ne restituent les biens volés qu'après des négociations, voire des pressions ou même des poursuites.

«Je n'ai pas hésité un seul instant avant de restituer l'oeuvre», a dit au contraire Richard Feigen, qui avait conservé le Carracci pour sa jouissance personnelle, dans son salon. Le fondateur de Richard L. Feigen and co., une maison spécialisée dans les maîtres classiques et modernes, n'a exigé aucune compensation financière. Il explique aussi avoir obtenu des garanties éthiques au moment de l'achat du Carracci il y a une dizaine d'années. Il rappelle aussi que l'épineux problème du pillage des oeuvres en Europe dans les années 1930 et 1940 préoccupait moins le monde que jusqu'à tout récemment.

«J'aimais beaucoup cette toile, mais je ne veux pas conserver un bien qui a été volé par les nazis et qui doit maintenant retourner à ses propriétaires légitimes, dit finalement M. Feigen. J'espère que d'autres vont suivre cet exemple et retourner les oeuvres à qui de droit.»

À voir en vidéo