Architecturer le vide

Au lieu de massifier l’espace vide, l’artiste, à Skol, le cerne, le délimite et le dessine au moyen de tiges blanches qui calquent à une échelle de 80 % les arêtes des deux espaces de la galerie, portes et colonnes comprises.
Photo: Au lieu de massifier l’espace vide, l’artiste, à Skol, le cerne, le délimite et le dessine au moyen de tiges blanches qui calquent à une échelle de 80 % les arêtes des deux espaces de la galerie, portes et colonnes comprises.

Les salles du centre Skol vous apparaîtront étonnamment dépouillées en ce début du mois d'avril.

Tout porte à croire que Sylvain Baumann a pris une direction contraire à celle adoptée quelques mois plus tôt, à la galerie du CDEx de l'UQAM, où il avait empli l'espace d'une architecture impersonnelle équivalente à 67 % du volume d'air de la salle. Pour peu, il était impossible de circuler entre le lieu et son double, qui, même réduit, imposait une masse compacte fort intimidante. À Skol, le jeune artiste y va d'une lecture du site tout aussi spécifique, mais dont l'interprétation s'incarne par un jeu de lignes ouvert qui sculpte élégamment le vide, un Air plain.

Au lieu de massifier l'espace vide, l'artiste, à Skol, le cerne, le délimite et le dessine au moyen de tiges blanches qui calquent à une échelle de 80 % les arêtes des deux espaces de la galerie, portes et colonnes comprises. Il en résulte un fin réseau de lignes blanches qui rapporte, réduction oblige, dans une seule pièce le pourtour des deux salles. Cette structure linéaire se déploie sans effort dans l'espace, soutenue, entre autres, par des fils invisibles et reposant au sol sur des appuis transparents, telles de délicates pailles de verre. L'effet est saisissant.

Aussi faut-il enjamber la structure ajourée de partout et suspendue dans le vide. Étant une copie réduite des limites physiques des salles d'expositions, le spectateur se trouve donc à expérimenter ce lieu, à traverser avec son corps ce qui est l'équivalent des murs, à éprouver les surfaces et à mentaliser le schéma global du bâti où il se trouve. La facture impersonnelle du dispositif s'accorde avec la neutralité qui caractérise au préalable l'espace d'exposition, véritable «cube blanc» dont l'artiste a voulu préserver l'intégralité en masquant la fenêtre.

Brouiller les repères

L'exposition s'inscrit dans un cycle d'expérimentation menée par l'artiste sur l'espace, sa modélisation et sa transposition physique dans le lieu même d'exposition. En plus du projet présenté au CDEx, Baumann a exposé plus tôt cette année à la galerie Verticale où il proposait aussi une architecture linéaire découlant cette fois de la mesure des parois internes de la pièce. Dans les trois cas, l'artiste a eu recours à un logiciel de modélisation 3D, étape intermédiaire qui a pour fonction de relire les données réelles du bâti à travers des procédures de calcul et de projection infinies auxquelles, ensuite, l'intervention physique dans l'espace redonne en quelque sorte une «concrétude».

Au cours de cette suite d'opérations, la modélisation obtenue par ordinateur devient la source pour l'intervention sculpturale dans l'espace d'exposition, lequel n'est plus la matrice initiale mais le reflet agrandi, le double dont l'existence se trouve inquiétée par le dispositif même.

Les surfaces lisses, neutres, sans histoire sur lesquelles jusqu'à présent l'artiste a jeté son dévolu, sont le prétexte à des explorations virtuelles qui ont moins pour effet d'asseoir des certitudes que de brouiller les repères spatiotemporels. L'expérience que fait le spectateur du site devient en cela décalée du fait qu'il ne saisit jamais le lieu en lui-même, mais toujours par l'intermédiaire de sa représentation. La dynamique entre les composantes architectoniques du lieu et le dispositif est constamment activée par un jeu de révélation réciproque qui rend la perception de l'un et de l'autre toujours forcément partielle.

L'oeuvre de l'artiste s'inscrit dans l'héritage de la sculpture minimaliste et des pratiques de l'in situ auquel il ajoute l'apport de la technologie et de l'imagerie virtuelle. Ses interventions se présentent ainsi comme des projections mentales; elles donnent à imaginer qu'elles sont immatérielles, mais elles sont en fait une mise à l'épreuve physique des modélisations obtenues par ordinateur. Par la justesse de sa réalisation, l'installation parvient à retenir l'attention, à intensifier la perception et à intriguer le regard. Le pari d'avoir voulu dicter l'intervention par les composantes du lieu d'accueil est ici fructueux. Cette avenue pourra s'avérer toutefois plus étroite dans le futur.

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Collaboratrice du Devoir

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Air plain 2

Sylvain Baumann

Centre des arts actuels Skol

362, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 314, jusqu'au 2 mai

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