Le poids du temps

Rubric, de Maskull Lasserre, donne à voir une chaise berçante dont les composantes se cassent et s’effondrent lorsqu’elles figurent des os.
Photo: Rubric, de Maskull Lasserre, donne à voir une chaise berçante dont les composantes se cassent et s’effondrent lorsqu’elles figurent des os.

Quelques monolithes de petites dimensions, des éléments posés au sol et contre les murs accueillent le visiteur, le plongeant dans une exposition marquée par la grisaille. Au premier coup d'oeil, l'exposition Rubric du jeune Maskull Lasserre dégage déjà des impressions lugubres qui se confirment auprès des oeuvres. Chacune des sculptures sécrète une délicate tension opposant force et fragilité dont le registre thématique est celui de la mort, de la mémoire et du poids du temps.

C'est bien ce que semble indiquer Lexicon, dès l'entrée, avec cette vétuste presse à pain qui comprime solidement à la verticale une pile de journaux. Sur l'autre face du monolithe, le feuilleté compact donne à voir un squelette délicatement taillé d'un tronc humain, comme si les os avaient trouvé à se fossiliser dans la matière papier. Par ces deux composantes imbriquées, les journaux et le squelette, Lasserre suggère la pétrification du corps avec la culture de l'information et de l'actualité, qui est promise ici à survivre en devenant monument.

La pile de papier emprunte en effet l'apparence d'une colonne ou d'un statuaire appelé à durer, mais en voie aussi de s'effriter. Dans un registre voisin, Consensus élève un entassement de journaux au-dessus duquel repose une plaque de marbre constituant une tribune d'où, suggère le titre, une voix commune peut émaner. L'artiste a ciselé à même le papier des motifs décoratifs en forme de palme, déguisant la fragilité de la matière pour lui donner des airs de pierre ouvragée.

Artéfacts zoomorphiques

Motifs décoratifs et composantes d'architecture se retrouvent également ailleurs dans l'exposition, notamment dans Taxonomies, oeuvre qui superpose à une partie d'entablement fixée au mur quelques exemplaires du roman de Noël Audet À l'ombre de l'épervier. Dans la tranche de ceux-ci, l'artiste a creusé un crâne d'oiseau, révélant une troublante image en négatif de la mort. Cette intégration des corps, animaux ou humains, à l'architecture fait songer au travail de la Canadienne Spring Hurlbut, connue pour sa série de sculptures rappelant les rites sacrificiels liés aux temples de l'Antiquité.

Là s'arrête la comparaison avec la pratique de Maskull Lasserre, dont l'approche critique présente moins d'acuité — déficit peut-être attribuable à un parcours encore récent — et qui se démarque plutôt par son savoir-faire. Pour cette deuxième exposition en solo à Montréal, la première ayant eu lieu en 2007 à Concordia dans le cadre de ses études à la maîtrise en arts visuels, l'artiste originaire du Nouveau-Brunswick ravit encore par la prouesse de ses réalisations, même si les transmutations qu'il exerce sur la matière versent parfois dans une certaine littéralité.

C'est le cas de Wish Bone et de Rubric, deux sculptures qui procèdent d'une même logique, au demeurant fort séduisante au départ. La première sculpture, judicieusement placée près de l'entrée et pouvant être confondue avec le mobilier du centre d'exposition, se présente comme une tringle suspendue sur laquelle quelques cintres sont accrochés. Leur bois devient à certains endroits une ossature fragile, évoquant peut-être le commerce de la fourrure animale. Rubric, quant à elle, donne à voir une chaise berçante dont les composantes se cassent et s'effondrent lorsqu'elles figurent des os. L'âge de l'objet, le vieillissement des corps et l'impossible conservation des êtres ou des choses peuvent tour à tour être évoqués autour de cette sculpture.

Les squelettes pétrifiés, le mobilier anthropomorphe ou zoomorphique et les artéfacts récupérés s'unissent dans cette exposition en un étrange ensemble qui rappelle vaguement les collections de musées d'anthropologie ou de sciences naturelles. Lasserre revisite librement ces sciences avec le regard de celui qui souhaite tirer des matières une force d'évocation touchant les affects et brouillant l'identité des choses. Bien que les titres des oeuvres fassent parfois référence aux systèmes linguistiques et de classification, les sculptures n'intègrent les savoirs (livres, journaux) que pour les empiler en une masse indifférenciée, une accumulation qui devient le substrat pour faire apparaître de nouvelles images.

C'est ainsi que Vanishing Point profite d'une pile de feuilles de papier dont on ignore le contenu pour donner à voir, sur une des surfaces du volume, un paysage tracé à la mine. Murder ramène le propos dans un registre plus funeste avec des composantes de bois sculptées et noircies par le feu jonchant le sol à la manière d'une horde de corbeaux. Si cette dernière proposition n'est pas la plus stimulante de Maskull Lasserre, elle ne diminue en rien le plaisir de découvrir son travail. Reste à voir laquelle de ces impressions se confirmera lors de la prochaine exposition de l'artiste annoncée à la galerie Lilian Rodriguez pour le mois de mai.

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Collaboratrice du Devoir

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Rubric

Maskull Lasserre

Maison de la culture de Côte-des-Neiges

5290, chemin de la Côte-des-Neiges

Jusqu'au 26 avril

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