Embarquement pour la Lune

Vaisseau boréal (détail), de Gilles Mihalcean, 2007-2008
Photo: Vaisseau boréal (détail), de Gilles Mihalcean, 2007-2008

Intrigantes, ludiques, drôles et émouvantes, les oeuvres du sculpteur Gilles Mihalcean n'ont rien perdu, après quelque 40 ans de carrière, de leur pouvoir d'évocation. Les centres Clark et Circa permettent de goûter aux oeuvres récentes de l'artiste, lui dont la dernière exposition en solo à Montréal remonte à aussi loin que 1995, alors que le Musée d'art contemporain lui consacrait une rétrospective. Le thème commun de ces deux expositions, dont la concomitance est le fruit du hasard des programmations, pourrait être celui du cosmos et de ses promesses d'évasion.

Quitter la Terre s'annonce comme tel chez Circa, où huit sculptures s'échelonnent dans l'espace comme autant de stations qu'il faut aborder une à une pour en apprivoi-ser la complexité. L'artiste semble toujours fidèle à sa démarche voulant faire de ses sculptures, comme il le dit bellement, des «appareils de narration». Sa méthode? Assembler des matériaux, des formes et des mots pour faire surgir des associations d'images et d'idées. Aussi ses oeuvres sont-elles à l'exemple d'une énigme visuelle que le spectateur est invité à élucider au moyen de ses souvenirs, de ses références et de sa sensibilité, qui sont tour à tour interpellés ici par la nature d'un matériau, là par une forme connue ou encore par un titre.

Remettre en situation

Suspendue au plafond, Chapelet (2006) donne le ton en se présentant comme l'objet de dévotion, mais dont les grains figurent plutôt, mis bout à bout, une pagode, une maison en bois rond et le système solaire. Miniaturisé, l'infiniment grand, celui auquel les cultures d'Occident et d'Orient donnent leur interprétation respective, semble désormais à portée de main. Cette piste de lecture en est une parmi d'autres, puisque le caractère elliptique de l'assemblage nous invite aussitôt à reconsidérer le filon initial, à rejouer ensemble les associations pour faire résonner d'autres images, d'autres histoires.

À dominante de bois et de plâtre, les sculptures réunies donnent à voir des assemblages moins linéaires que par le passé et plus monolithiques, à la manière du statuaire que le sculpteur chérit depuis les dernières années et qu'une importante exposition au Musée d'art de Joliette en 2007 a permis de voir. Mihalcean revisitait alors l'iconographie religieuse de la Vierge en faisant dialoguer ses oeuvres profanes avec des statues de la collection patrimoniale du musée.

Les oeuvres chez Circa semblent animées du même désir de remettre en situation des références connues. Elles s'approprient ici, mais pas toujours avec la même éloquence, un imaginaire tristement stimulé par les menaces réelles d'une Terre en péril et d'un ailleurs, le cosmos, exploré par les scientifiques. Au chapitre des catastrophes évoquées, La Fonte des glaces (2007-08) condense en une sculpture des images fortes de mort glaciale, d'espèce faunique menacée et d'abus de consommation. Malgré la gravité du sujet, la sculpture se pare d'une délicate poésie qui adoucit le propos sans bêtement l'enjoliver.

Ailleurs, c'est l'effigie de Prométhée, semble-t-il, qui est convoquée pour un étrange Barbecue (2008) réunissant les feux de tous les âges technologiques. Le Vaisseau boréal (2007-08), lui, pourrait synthétiser l'économie poétique et matérielle dont procède le travail de Mihalcean. Pratiquée à même un tronc de pin aux dimensions généreuses, l'embarcation apporte à son bord la faune qui le fréquentait, un paysage miniature, quelques composantes d'architecture et, long voyage oblige, une brosse à dents.

Comme dans plusieurs de ses sculptures, Vaisseau boréal combine des états variés allant de la brute nature à la matière transformée par l'humain. Cette logique prédomine également au centre Clark, où l'artiste expose Trou de ver, en référence à la théorie scientifique voulant qu'il y ait des passages dans l'univers permettant de voyager dans le temps.

L'artiste fait une lecture libre de ce concept théorique avec une installation remettant habilement en scène L'Homme branché, une sculpture de 2006.

Il s'agit de la figure d'un astronaute, tête en bas, qui flotte en apesanteur tout en étant prisonnier d'une structure cylindrique amalgamant des barreaux et des pattes de chaise en bois. Les attaches, voire les racines, évoquées par les parties de chaise entrent en contradiction avec le conduit circulaire qui semble, lui, en connexion avec un autre flux d'énergie.

Exploitant une rime formelle, l'autre partie de l'installation conduit le regard près d'un trou d'où s'étirent vers l'avant trois composantes qui pourraient décliner différents registres, comme celui du minéral ou de l'ingénierie. Encore ici, le spectateur pourra se projeter, selon ses préférences, dans les pistes laissées par l'artiste. Cette présence double de Gilles Mihalcean dans les centres d'artistes de la métropole rappelle aussi, fort heureusement, l'importance et la singularité de son travail dont la portée aujourd'hui rejaillit sur les générations suivantes.

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Collaboratrice du Devoir

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QUITTER LA TERRE

Gilles Mihalcean

Centre d'exposition Circa

372, Sainte-Catherine Ouest,

espace 444

Jusqu'au 21 mars

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TROU DE VER

Gilles Mihalcean

Centre Clark

5455, avenue de Gaspé,

espace 114

Jusqu'au 4 avril