Les murs de la peur

The Construction of Fear, d’Antoni Mustadas, 2009
Photo: The Construction of Fear, d’Antoni Mustadas, 2009

Les murs de la galerie SBC n'ont pas d'oreilles, mais de la voix. Ils hèlent de mille manières, en mille styles typographiques, une sorte d'état de crise. Les mots peur, panique, terreur, par la rougeur de leurs lettres, tombent sous l'oeil comme des flammes assassines. C'est avec un tel impact, avec cette série d'énoncés-rugissements, que l'exposition La Construction de la peur de l'artiste catalan Muntadas accueille les visiteurs.

Souvent qualifié d'austère, d'exigeant, voire de trop cérébral, le travail de Muntadas, autrement célébré par les plus grandes institutions (de la Biennale de Venise au centre Pompidou), s'avère cette fois des plus accessibles. L'expo, signée Jean Gagnon, directeur de SBC, n'en est pas moins perspicace. La peur y est vue comme un sentiment inséré sournoisement dans nos esprits à force d'être matraqué dans les médias. Elle fait partie du quotidien, comme le relèvent les mots aux murs et les autres oeuvres exposées — une série photo, des couvertures de magazines ou de livres et deux vidéos de teneur documentaire.

Les murs si expressifs sont support pour l'oeuvre-titre The Construction of Fear, l'une des plus récentes de Muntadas. Dévoilée d'abord dans une galerie de New York où habite l'artiste, l'installation regroupe une soixantaine de titres de journaux, anglo-saxons essentiellement. Ils sont reproduits tels que publiés, et ce sont donc les termes «fear» (36 occurrences) et «panic» (16) qui reviennent le plus fréquemment. Alors que «miedo» (peur, en espagnol) n'y apparaît que trois fois.

Les photos de la série Cercas témoignent d'une paranoïa qui semble généralisée dans les quartiers résidentiels. Chaque demeure a ses grilles, ses portes aveugles et ses avertissements, les plus sophistiquées possèdent leurs caméras; les plus rustiques, leur verre cassé en guise d'ultime protection.

Les magasines et livres alarmistes (du genre The Terror Presidency: Law and Judgement Inside the Bush Administration, de Jack Goldsmith), Muntadas les cite pour les mêmes raisons que les journaux. La terreur et la peur sont encore un appât, mais elles servent aussi à une mise en scène presque cinématographique. Ces publications, avec leur texte rouge sang sur fond noir, ont quelque chose du film d'horreur.

La faute aux médias

Observateur de longue date de la chose médiatique (Polucion audiovisual, sa première installation avec la télévision comme matière première, remonte à 1972), Muntadas en extirpe ici les éléments les plus évidents. Mais il sait aussi s'immiscer dans le moule des médias. Les deux vidéos On Translation: Fear/Miedo et On Translation: Miedo/Jauf, ont été pensées pour être diffusées à la télé. Elles sont le morceau fort de l'expo, moins littérales quant à la médiatisation de la peur que les autres travaux, et plus exigeantes, ne serait-ce que par leur durée.

Le commentaire autour de la présence marquée de l'anglais dans l'oeuvre murale n'était pas anodin. La question de la traduction, comme outil de mesure du rapprochement (ou de l'éloignement) des peuples, est centrale à la démarche de Muntadas. Sa série On Translation, entamée en 1995, compte plus de 40 pièces. L'ensemble de ces projets — le Musée d'art contemporain (MACM) en a présenté un en 2000 — aborde la mondialisation de la culture sous bien des angles. De manière très critique.

En 1996, Muntadas mettait en doute l'universalité du naissant Web. «Sur Internet, écrit-il en marge de sa vidéo-conférence On Translation: The Transmission, l'utilisation d'une langue standard crée une sorte de censure. [...] L'anglais devient la langue de la colonisation culturelle. Comment pouvons-nous préserver notre spécificité si nous utilisons tous la même langue?»

Îuvres soeurs, On Translation: Fear/Miedo et On Translation: Miedo/Jauf ont été réalisées, l'une à la frontière des États-Unis et du Mexique, l'autre autour du détroit de Gibraltar, porte d'entrée des Africains en Espagne, en Europe. Sur le même mode du document journalistique, les deux vidéos abordent le thème de la migration en confrontant témoignages, images originales et archives provenant des deux côtés des frontières.

L'interprétation de la peur, sa définition même, varie, vous le comprendrez, selon le côté de la frontière où l'on se trouve. Les uns se méfient de l'étranger, les autres de l'inconnu. Tout un mur à abattre, tel celui qui sépare Tijuana de San Diego, toute une mer à franchir ailleurs. Les photos Cercas prennent dès lors du sens: les maisons fermées sur elles-mêmes illustrent tout ce manque d'ouverture envers autrui. Et les New York Times de ce monde, accuse Muntadas, ont leur part de responsabilités avec leurs «fear» et «panic» forts en préjugés.

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Collaborateur du Devoir

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La construction de la peur

Muntadas

SBC, galerie d'art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 507, jusqu'au 18 avril.

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