Expositions - Des théâtres d'ombres

Répertoire (détail), installation vidéographique de Manon de Pauw
Photo: Répertoire (détail), installation vidéographique de Manon de Pauw

Elle était fort attendue, cette exposition sur le travail de Manon de Pauw. Et elle ne déçoit pas. À travers un aperçu consistant, l'exposition s'arrête sur la pratique de l'artiste qui, depuis le début des années 2000, prend forme à travers des installations vidéo, des performances et des photographies. Images en devenir, corps en mouvement et gestes de création sont, entre autres, les thèmes finement entrecroisés par les oeuvres que la commissaire, Louise Déry, a réunies dans une mise en espace étonnamment dépouillée et empreinte d'élégance. Nul bilan exhaustif ici, mais des réalisations récentes et inédites que l'exposition lie à une sélection très ciblée d'oeuvres du début de la carrière.

Cette exposition fait suite à une année occupée pour de Pauw, qui a été, en 2008, de la Triennale du Musée d'art contemporain de Montréal. L'artiste a également pris part à la création de Là où je vis, pièce de danse imaginée par Danièle Desnoyers, où elle manipulait sur une table lumineuse des objets et des matériaux. Les gestes de l'artiste étaient alors captés en direct par une caméra en plongée et transmis ensuite dans l'espace pour y créer une myriade d'effets visuels. L'exposition à la Galerie de l'UQAM s'amorce avec un rappel de ces composantes d'abord par un document vidéo du spectacle, puis avec la table lumineuse elle-même, présentée sous le titre évocateur de L'Atelier ouvert (2009).

La figure de l'atelier, l'artiste en fait le noyau de sa pratique. Il est, de toute évidence, le lieu par où ses oeuvres surgissent et où, également, elle souhaite les montrer. Conséquemment, le processus de création constitue le centre du travail de De Pauw et sa présence, comme artiste, en est inséparable. Celle du spectateur semble tout aussi nécessaire. C'est à tout le moins l'impression rendue par les dispositifs de l'artiste, des installations physiquement ouvertes dont les projections lumineuses captent les présences en en projetant les ombres.

Pouvoir de fascination

Dans L'Atelier ouvert, la pénombre reçoit le spectateur, qui fait face à la table lumineuse où les matériaux de travail (ruban adhésif, pellicules de transparents et papier blanc) reposent en silence. En attente d'être utilisée lors des performances de l'artiste — prévues au cours du mois —, l'installation inspire déjà les gestes de création, voire de bricolage, et fait surgir des promesses mirifiques, comme le suggère aussi cette pluie d'étoiles que projette dans l'espace la petite boule miroir suspendue au-dessus du plan de travail.

Une bonne partie de l'exposition se dénoue ainsi entre les éclats de lumière, ceux des projecteurs et des boîtes lumineuses par exemple, et la fugacité des ombres que l'espace dénudé magnifie. Répertoire (2009) synthétise les explorations de l'artiste dans ces registres avec six projections en boucle disposées sur autant de tables placées en cercle dans la grande salle. Les bandes vidéo restituent les gestes de l'artiste, notamment en train de découper et de tracer des cercles, d'éprouver avec son corps les limites d'une surface circulaire, de superposer à la lumière des matériaux plus ou moins transparents et de délier le parcours d'un crayon sur une bande de papier qui défile. Tous ces gestes donnent à voir des images qui prennent forme et se défont aussitôt, poussés par un flux qui ne semble jamais vouloir cesser.

La présence des mains et des outils dans l'image ainsi que l'ajout de la bande sonore mettent à l'avant-plan les actions de fabrication, mais sans dissiper l'aura mystérieuse de ce théâtre d'ombres. Les phénomènes qui émergent sous nos yeux sont fascinants, rappelant tantôt la vue d'une éclipse solaire, tantôt la texture d'une vieille pellicule. Mais que voit-on vraiment?

Alors que l'artiste rend indissociables la production des images, leur capture et leur diffusion, elle fait de l'exercice de leur perception par le spectateur une étape tout aussi cruciale. C'est pourquoi, sans doute, il est difficile de détacher le regard des projections malgré la simplicité des actions qu'elles montrent et la modestie des matériaux employés. Les dispositifs parviennent ainsi à vivifier une fascination, à certains égards élémentaire, pour une image en cours d'élaboration.

Volontairement ou non, le travail de l'artiste fait écho à certains mythes fondateurs du dessin et du pouvoir de l'image, que l'on pense aux fables de la fille de Dibutade traçant les contours de la silhouette de son amant devant la quitter ou de Giotto ayant, par défiance, dessiné un cercle parfait au moyen d'un seul trait. Chose certaine, les oeuvres de l'artiste interrogent la teneur des images en leur donnant des supports variés et en jouant avec leurs modalités d'apparition.

L'artiste au travail

Ailleurs dans l'exposition, des photogrammes et des photographies fixent des instants de performance et d'exploration, qu'il s'agisse du motif rendu spectral d'élastiques en amas ou du corps de l'artiste épousant les courbes d'un cercle. Il est très réjouissant aussi de revoir, ou de découvrir, c'est selon, trois oeuvres vidéo datées de 2001 et de 2002, remontant ainsi à l'époque des études à la maîtrise de l'artiste.

Plusieurs aspects fondamentaux de son travail y sont déjà alors qu'elle se montre, dans ces vidéos, déclinant les outils nécessaires à la préparation d'une salle d'exposition ou encore en train de placer les composantes d'une installation un peu bancale incluant une (autre) boule miroir.

Dans un passage d'Échelle humaine, le montage fait coïncider le bruit de la respiration de l'artiste avec l'intensité changeante de la luminosité de la scène. La trouvaille est simple, mais amusante et efficace, révélant le potentiel ludique que l'artiste repère dans les moindres opérations. Cet extrait de la vidéo donne aussi à voir un aspect dominant de l'exposition; il fait ressortir que, autant que les images apparaissant dans le flux de leur création, c'est sa figure d'artiste au travail que Manon de Pauw invente et réenchante sous nos yeux.

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Collaboratrice du Devoir

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INTRIGUES

Manon de Pauw

Galerie de l'UQAM

1400, rue Berri

Jusqu'au 28 mars