Portraits du monde

Le photographe Larry Towell dans sa ferme, des chatons installés sur lui. L’un d’eux grimpe sur son chapeau. La main d’un de ses enfants le montre du doigt. Photo: Larry Towell gracieuseté de Magnum Photo
Photo: Le photographe Larry Towell dans sa ferme, des chatons installés sur lui. L’un d’eux grimpe sur son chapeau. La main d’un de ses enfants le montre du doigt. Photo: Larry Towell gracieuseté de Magnum Photo

Seul photographe canadien membre de la célèbre agence Magnum, Larry Towell, né en 1953, s'intéresse aux grands enjeux humains. Il a photographié le conflit au Nicaragua, le sort des immigrants illégaux aux États-Unis, la vie des Palestiniens et nombre d'autres sujets de crise, en plus de se passionner pour des thèmes intimistes liés à sa vie familiale en Ontario. Son oeuvre a été exposée un peu partout et a été couronnée de la plupart des grands prix internationaux de photographie. Tout juste rentré d'Afghanistan, il est parti photographier l'entrée en fonction d'Obama à Washington, avant de revenir passer l'hiver chez lui, en Ontario.

«La photographie en noir et blanc est mon art. Et cet art est mon outil pour interroger et découvrir le monde, rien de plus.» Membre depuis 1993 de l'agence de photographes Magnum, Larry Towell est le seul Canadien à avoir su intégrer ce prestigieux groupe où se sont rassemblés, au fil du temps, de grands noms de l'histoire du médium, dont Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Bruce Davidson, Raymond Depardon et Joseph Koudelka.

Le 11 septembre 2001, Towell était par hasard au pied du World Trade Center avec son appareil lorsque les tours se sont effondrées. Ses photos de l'événement, empreintes d'une sorte de recueillement profond devant le tragique, ont été publiées partout.

«J'ai eu peur ce jour-là, mais pas autant que lorsque j'ai entendu George Bush, quelques jours plus tard, déclarer rien de moins qu'une guerre sainte contre le reste du monde. Quand j'ai vu Bush se lancer dans un pareil djihad, là, j'ai eu très peur. Je me suis dit que nous étions désormais tous en danger.»

Installé en Ontario, dans une modeste région rurale, Larry Towell est un homme d'accès facile, généreux de son temps et à la parole très prolixe. Conteur à ses heures, il écrit aussi de la poésie tout en se vouant à son métier de photographe. D'entrée de jeu, il prévient que parler d'équipement photographique dans un monde qui se complaît de plus en plus à en consommer lui apparaît toujours extrêmement futile. Ce qui l'intéresse, ce sont les hommes, l'histoire, le monde, les sensibilités.

«À mon sens, la photographie est d'abord une discipline qui permet d'avoir accès au monde. L'appareil vous donne un prétexte pour aller voir des choses, pour rencontrer des gens, pour être là, au coeur du monde, avec vos idées. C'est une carte de visite. Rien de plus. C'est pour ça, et pour ça uniquement à mon sens, qu'un photographe possède un appareil. La photographie correspond à une façon unique de prendre part aux grands débats.»

Un instinct particulier

Dans Territoires, le beau documentaire que lui a récemment consacré la cinéaste montréalaise Mary Ellen Davis, on voit Towell qui se promène un peu partout sur la planète, notamment en Palestine, chapeau mou posé sur la tête et trois appareils photo pendus au cou. Son oeil est vif et s'avère sans cesse en alerte. Il a, à l'évidence, un instinct particulier des situations qui se dessinent autour de lui.

«C'est un peu contre-nature pour moi que de courir ainsi le monde. Je suis un homme qui aime beaucoup être chez lui, dans son univers intime.» Depuis toujours, une part importante de son oeuvre est consacrée à sa vie familiale. Il a beaucoup photographié sa femme, ses enfants, la vie en milieu agricole. Le titre de son dernier livre, The World from My Front Porch («Le Monde depuis la porte de chez moi») traduit déjà assez bien cet esprit. «J'aime être chez moi, mais j'ai aussi le sentiment que je dois faire l'effort de comprendre les autres, de suivre les grands enjeux humains. J'éprouvais déjà très fort ce sentiment à l'université lorsque j'ai décidé d'aller faire de la coopération en Inde.»

Sociétaire de Magnum, Towell ne travaille pas pour un magazine en particulier, bien qu'il ait publié aussi bien dans The New York Times, Life et Rolling Stones. Ses plus récentes photos, consacrées aux sentiments populaires autour des débuts d'Obama, ont été publiées dans la revue Walrus. «Des magazines et des journaux achètent mon travail. Je vends aussi des tirages à des collectionneurs. J'ai quelques bourses, des contrats aussi. Cela me suffit pour poursuivre mes objectifs.» Quels sont-ils? «J'essaie de comprendre ma propre quête de la justice, j'imagine... Je réagis aussi à une certaine colère face au sort des gens à travers le monde. Je me souviens, par exemple, de ma réaction lorsque j'ai réalisé, durant les années Reagan, ce qui se passait en Amérique centrale.»

Les images pour demain

Comment un photographe aussi libre décide-t-il d'employer son temps? «J'ai toujours en tête deux ou trois projets de longue haleine. Je me demande sans cesse ce qui sera important dans cinq ans, dix ans. J'ai senti que l'Afghanistan serait un de ces endroits. C'est un défi pour la pensée que de se retrouver devant un peuple de paysans qui a su résister même aux Soviétiques. Ce pays est isolé. La sécurité y est minimale. Il me semble que l'avenir de l'Afghanisan représente un défi encore plus grand aujourd'hui que celui que pose l'Irak. Avec une petite bourse et mes propres moyens, j'ai donc décidé d'aller là-bas, sans l'aide de l'armée. Et je vais y retourner.»

Towell exprime des idées de façon extrêmement claire sur le sort du monde. S'il dit lire beaucoup, bien que de façon sporadique, il affirme plus d'une fois s'en remettre surtout à son sens commun et faire confiance à son instinct. «Je pense que ce qu'on a dit du sort des femmes en Afghanistan est un peu de la foutaise. Les femmes ne sont pas obligées de porter des burkas désormais, mais elles en portent tout de même. Je dirais que 75 % des femmes qu'on y rencontre en portent. Lorsqu'on a raconté qu'on allait faire la guerre là-bas pour libérer les femmes, ce n'était pas une raison, mais bien une excuse pour porter la guerre dans ce pays. La guerre en Afghanistan n'a rien à voir avec la libération des femmes, comme on l'a pourtant beaucoup raconté depuis le début du conflit.»

Au cours de sa carrière, Towell s'est très souvent retrouvé en zones de guerre, notamment en Palestine. Se voit-il comme un photographe de guerre?

«Je ne crois pas dans ce concept de "photographe de guerre". C'est une affaire de machos un peu ridicules, qui relève de la mythologie. Si vous avez besoin de tanks et de sang pour faire une photographie qui signifie vraiment quelque chose, vous avez un sérieux problème en tant que photographe. En photographie, la beauté loge dans les petites choses... Il faut savoir voir plus loin et plus profond que la réalité immédiate. La guerre en elle-même ne m'intéresse pas. Je suis par contre fasciné par les luttes humaines, l'espoir, l'exploitation et l'histoire. Et c'est de ça que parlent toujours mes photos.»

Ses influences comme photographe? «Il y a deux vieux hommes qui vivent près de chez moi. Ils ont passé leur vie dans les bois, près de la nature. Cet automne, ils sont venus couper pour moi un cerisier et un noyer. Ils ont une conscience de ce qui les entoure et ne demandent pas trop de la vie. Ils apprécient ce qu'ils ont. Je pense qu'ils m'influencent plus que n'importe quel grand photographe, même si j'en estime plusieurs...»
1 commentaire
  • Jocelyne Michaud - Inscrit 9 février 2009 21 h 39

    J'ai adoré!

    Comme personne n'a écrit sur cet article, je me suis dit que...