Arts visuels - Sur les traces de Goya

À l'ombre de Goya, ou sur ses traces? L'artiste espagnol Ricardo Calero se situe quelque part entre les deux, non sans l'intelligence de remettre en question la récupération de l'oeuvre de son illustre compatriote. Son projet Continuité d'un projet inachevé, basé sur la série d'estampes Los disparates, une des plus énigmatiques de Goya, court le monde depuis 2005. Le voici qui s'arrête au Centre d'exposition de l'Université de Montréal.

Mise en circulation par le gouvernement espagnol, l'exposition vaut le déplacement, ne serait-ce que parce que l'on y retrouve 18 des gravures de Goya. Ce sont des eaux-fortes, très goyesques, où se côtoient des personnages morbides et grotesques, des scènes terrifiantes et festives. Le travail de Calero exploite cette ambivalence, et ses oeuvres sur papier marquées par l'impact de balles, notamment le cahier de notes Siempre aprendo, en sont les meilleures du lot.

«C'est l'ambassade d'Espagne à Ottawa qui avait l'exposition en mains. Et c'est par le département de littérature et de langues modernes que nous avons su qu'elle existait», explique la directrice du Centre d'exposition, Louise Grenier.

Goya est probablement un des artistes les plus cités. Le photographe japonais Yasumasa Morimura ou les Britanniques Chapman, pour ne nommer qu'eux, ont revisité le travail gravé du grand maître espagnol, le premier, dans l'ensemble Los caprichos, les seconds, dans Los Desastres de la guerra, déjà exposée au Musée des beaux-arts.

Artiste conceptuel, auteur d'interventions dans l'espace public et d'installations intégrant des éléments de la nature, Ricardo Calero n'est qu'un parmi tant d'autres à s'inspirer de Goya. C'est cependant à l'invitation de la ville natale du peintre et graveur, Fuendetodos (Aragon, nord-est de l'Espagne), qu'il a élaboré ce projet en sept séries, réunissant dessins, estampes et photographies. Calero, qui a travaillé sur place, semble aller jusqu'à remettre en question le mythe Goya et sa récupération, alors que, sur l'une des photos, on le voit enterrer des feuilles de papier à l'ombre du nom de Goya en immenses lettres surplombant le paysage de Fuendetodos.

La suite Los disparates, possède son aura de mystère. Non seulement est-elle incomplète, mais son titre a souvent changé, sa date pose problème (entre 1815 et 1824) et, surtout, les historiens ne s'entendent pas sur sa signification. Satire de la monarchie de l'époque, dénonciation d'abus politiques ou expression des profondeurs de l'âme, les interprétations divergent. Ricardo Calero puise dans ces multiples énigmes.

Dans la salle universitaire, la présentation met au centre les oeuvres historiques, autour desquelles pivotent les différentes approches de Calero. Son «projet inachevé» et éclaté propose, comme Goya, une réflexion sur la nature humaine à partir d'expérimentations en gravure, cet art du multiple.

Les feuilles de papier qu'il enterre sont exposées avec les traces que la terre natale de Goya a laissées sur elles. Les balles tirées sur le papier ne sont pas sans rappeler des oeuvres majeures du maître espagnol, souvent opposé à la violence, notamment par son tableau Tres de Mayo.

Collaborateur du Devoir

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Ricardo Calero / Goya «Los disparates» / Continuité d'un projet inachevé

Centre d'exposition de l'Université de Montréal, 2940, chemin de la Côte Sainte-Catherine, jusqu'au 29 mars.