Tousignant, enfin dans la mire

L’Oeuvre au noir, 2008. Acrylique sur aluminium. Collection de l’artiste.
Photo: L’Oeuvre au noir, 2008. Acrylique sur aluminium. Collection de l’artiste.

Figure centrale de l'abstraction géométrique du Québec, Claude Tousignant n'a cessé d'explorer les limites de son art. Au point où plusieurs ont cru qu'il signait la fin de la peinture. Pourtant, le peintre-sculpteur demeure actif. Le Musée d'art contemporain lui rend enfin l'hommage tant attendu.

Fidèle au portrait qu'on a souvent fait de lui, grand et robuste, et moins volubile que son éternel rival Guido Molinari, Claude Tousignant ne fait pas son âge. Malgré ses 76 ans, et sa carrière de six décennies, l'homme garde sa stature. Une sciatique peut le faire boiter, elle ne l'empêche pas de nous inviter à parcourir les salles du Musée d'art contemporain.

Fidèle à lui, donc, discret, humble. Mais cette invitation à voir ses oeuvres (il y en a une centaine) cache un petit orgueil. Il faut dire que Claude Tousignant, une rétrospective, exposition qui ouvre jeudi, est sa plus grande, sa plus complète, sa première dans un musée depuis celle à Québec autour des monochromes, il y a 15 ans. Dans l'histoire du MAC, elle est «la plus grande exposition individuelle consacrée à un artiste», pour ce qui est de l'espace occupé. Six des huit salles lui sont réservées.

Il s'est fait attendre, ce grand survol. Molinari, l'autre grande figure de l'abstraction géométrique et du mouvement plasticien, l'a eu, lui, en 1994. Claude Tousignant ne s'en fait pas de ce constat. «J'ai eu plusieurs grandes expositions dans les années 1980, dit le Prix Borduas 1989, toujours actif. Peut-être qu'on considérait m'avoir assez vu.» En fait, il savait que sa rétro viendrait. «À ma mort», dit-il en pouffant.

Moins grande gueule que Molinari, Tousignant n'a quand même pas la langue dans sa poche. Si la figuration ne l'a pas intéressé, c'est qu'il ne croyait pas en une chose et son contraire. «C'est comme jouer aux cartes et en même temps aux échecs. Ça distrait de la voie réelle de la peinture.»

Tousignant, qui vénère Barnett Newman et pratique la sculpture comme discipline de l'immatérialité, n'est pas tendre envers ses pairs sculpteurs. «Ils n'insistent pas suffisamment sur la lumière. Roussil, Vaillancourt... Ils ne travaillent que la forme, comme dans la sculpture classique. C'est pauvre.»

Pour Mark Lanctôt, conservateur au musée et commissaire de l'expo avec Paulette Gagnon, Claude Tousignant a aussi sa place comme coloriste, lui qui invente ses propres couleurs. «Même son noir n'est jamais tout à fait noir, son blanc tout à fait blanc», dit-il.

À la fois sculpture et peinture

L'expo couvre, en 91 oeuvres, toutes les périodes, des débuts, plus gestuels, aux dernières années, caractérisées par un travail sur la lumière et notamment par des longues structures verticales. Les célèbres cibles, qui firent la renommée de Tousignant, jalonnent le parcours des salles nord. Des salles sud ressortent les grands monochromes, dont Monochrome orangé, tableau clé de la peinture au Canada, selon l'historien de l'art James Campbell. D'un côté comme de l'autre, cet art abstrait, à la fois sculpture et peinture, s'est construit sur le désir de dépasser l'aspect moderniste et de dialoguer avec l'espace.

Dépasser, outrepasser, voire défoncer trop de portes, selon certains. L'objet peinture de Tousignant a aussi fait peur. «Quand j'ai exposé en 1956, la réaction a été terrible, raconte-t-il. On voyait la fin de la peinture. C'est un peu ce que je voulais, poser les limites. Mais j'ai fait marche arrière.»

C'est Monochrome orangé qui écope, l'artiste ne le montrant que bien des années plus tard. Molinari, faisant sa langue sale, le lui a reproché, l'accusant de renier ses principes. Mais non, dit Tousignant, «je ne les ai jamais reniés». Preuve de cette fidélité, le tableau est longtemps resté aux murs de sa maison et demeure encore la propriété de son auteur.

Fait à noter, la majorité des oeuvres qui seront dévoilées jeudi appartiennent à Tousignant. Le marché ne l'a pas pourtant rejeté: des galeries de notoriété, Bellefeuille, Blouin, Art Mûr et la new-yorkaise Jack Shainman ont eu leurs moments Claude Tousignant.

«Contrairement à d'autres de sa génération, Tousignant ne tient pas à la peinture de chevalet. Il essaie de faire éclater le dynamisme à l'intérieur du cadre. Et il touche autant à la phénoménologie [pour les questions de perception] qu'au minimalisme [pour l'économie des gestes].»

Cette sortie du cadre dont parle Mark Lanctôt se traduit par une peinture dite physique. Un objet, comme Claude Tousignant le qualifie et qu'il exprime après 1980 en déposant ses monochromes au sol. Et s'il en vient par la suite à les suspendre, c'est avec une importante distance des murs, comme pour les Céphéides, ensemble remarqué notamment lors de l'événement Peinture peinture de 1998. «La monochromie, dit Tousignant, c'est là où la peinture devient objet, une espèce de machine visuelle. C'est la même sensation qu'en sculpture.»

La couleur, élément pictural par excellence, est le meilleur allié pour celui qui cherche dès les années 1950 à «exprimer l'espace autrement». Et ses cibles, les Gongs et les Accélérateurs chromatiques, ses grandes réussites, ses séries les plus connues, symboles de l'exubérance des années 1960.

La rétrospective ouvrira les esprits des chercheurs, espère Mark Lanctôt. L'historien de l'art, spécialiste de Tousignant, croit que le travail approfondi sur l'ensemble du mouvement plasticien reste à faire.

«Il y a un manque dans l'historiographie québécoise, souligne-t-il. C'est un canon idéologique qui a placé les automatistes [sur le piédestal] de la modernité. Les études sur ce qui a suivi existent, mais elles sont dominées par la sémiologie et les rapports du tableau dans le tableau. Il leur manque l'approche sociale.»

Bien sûr, Tousignant, Molinari et, récemment, Denis Juneau, troisième plasticien à recevoir, l'an dernier, le prix Borduas, ont leur part de gloire. «C'est une reconnaissance factuelle, s'insurge Mark Lanctôt, basée sur le fait d'une esthétique dominante à une période. Avec l'arrivée des postmodernes, [le groupe des plasticiens ] a été mis de côté.»

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Collaborateur du Devoir

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Claude Tousignant, une rétrospective

Musée d'art contemporain de Montréal, du 5 février au 26 avril.

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