Mimer le vivant

Le fameux Cloaca no 5 de Wim Delvoye
Photo: Le fameux Cloaca no 5 de Wim Delvoye

Impossible d'ignorer la présence à Montréal de l'un des prototypes de la série de Cloaca de Wim Delvoye. En faisant venir le Cloaca n° 5, en route vers sa Belgique natale après une exposition à Calgary, la Galerie de l'UQAM savait qu'elle allait susciter tout un battage médiatique tant l'oeuvre a l'habitude d'attirer la controverse. Ne pouvant faire l'économie d'une certaine forme de spectacularisation, l'exposition demeure une escale obligée de cette rentrée hivernale.

Avec le sérieux qu'on lui connaît, la galerie universitaire a tout fait pour aménager avec doigté la diffusion de l'oeuvre et préparer la réception du public. L'engin exposé, une installation cinétique fonctionnelle, fascine d'abord par les prouesses de sa mécanique: la reproduction du système digestif humain. Toutes les étapes y sont, de l'ingestion de la nourriture à l'éjection d'excréments, avec tout ce qu'il faut d'enzymes, de liquide, de nourriture et de bactéries pour générer une flore intestinale digne de ce nom. La machine prend et restitue au bout de quelques heures, odeurs à l'appui.

Des logos permutables

Cinquième d'une série de huit prototypes, le Cloaca tire ironiquement son nom du célèbre parfum français. Tout comme les autres Cloaca exposés depuis l'an 2000, celui de la Galerie de l'UQAM est affublé d'un logo. Détail d'importance. L'oeuvre mime le fonctionnement du vivant, mais elle commente aussi les stratégies de marchandisation et de distribution par l'entremise d'un logo, un signe qui, comme une signature, atteste la valeur de l'objet.

Ford, Coca-Cola, Warner Bros., Mr. Clean, autant de marques commerciales détournées au cours des années par l'artiste et légèrement modifiées, voire hybridées, pour y lire «Cloaca» sur sa gamme de produits. L'artiste belge emprunte les modes de distribution des compagnies à l'heure de l'hypercapitalisme et propose un monde à leur image. Il endosse, et parodie à la fois, une esthétique entrepreneuriale, comme le prouve son site Web, une Wim City. Pour chaque série d'oeuvres de l'artiste, il y a un département qui en fait la gestion; l'ensemble des activités se présente sous les apparences d'une ville bien organisée, gage de sa croissance.

Le pouvoir de la marque est tel, semble dire Delvoye, qu'il peut vendre de la merde. La critique s'adresse autant au marché de l'art que l'artiste égratigne en interrogeant le statut même de l'oeuvre. Cloaca produit en automate ce que tous les humains, quel qu'ils soient, génèrent quotidiennement. Le résultat, trivial et abject, a toutes les chances d'agir comme repoussoir. En même temps, l'ingéniosité du dispositif a un attrait redoutable que les scientifiques toutefois boudent; Cloaca ne fréquente que les lieux d'art, et parmi les plus prestigieux de surcroît. C'est ainsi en porte-à-faux avec l'art, la technologie, le vivant et la culture d'entreprise que le projet cherche habilement à faire apparaître le fonctionnement, et les ressemblances parfois troublantes, de tous ces systèmes.

Un manager prévoyant

La Galerie de l'UQAM n'a pu résister au recoupement engendré par Cloaca entre l'économie générale et l'économie symbolique de l'art. À l'entrée, la Wim Shop offre à la vente quelques produits dérivés, t-shirts, figurines et papier hygiénique, aux couleurs des logos retravaillés avec éloquence. Comme d'autres avant lui, General Idea par exemple, l'artiste reprend à son compte, avec une aise qui frôle l'audace, les stratégies commerciales déjà largement adoptées par les boutiques de musée. Que Delvoye se dise aussi bien manager qu'artiste semble aller de soi.

Le désir de Wim Delvoye de rompre avec la figure de l'artiste romantique se vérifie aussi dans l'entretien du Cloaca n° 5 que doit prendre en charge le personnel de la galerie. Cette responsabilité, l'artiste la délègue volontiers. La machine, du haut de sa verticalité de métal, de plexiglas et de tuyaux, exige deux repas par jour au risque de perturber le fonctionnement de sa digestion.

Ainsi, Cloaca renforce le rôle même de l'exposition dans la production de l'oeuvre et sa valorisation. Tous les soins apportés à la machine, dont les besoins sont au demeurant dépourvus d'émotion, amènent sur le terrain de la galerie des activités volontairement déplacées (composer une assiette pour la verser dans un entonnoir, ramasser de la merde...). La dynamique a quelque chose de vain et de dérisoire. D'où sans doute l'hypothèse du commissaire Wayne Baerwaldt voulant que Cloaca soit une nature morte actualisée, un rappel de notre finitude devant la mort.

Évoquer devant Cloaca un genre artistique conventionnel rassure. Tout comme associer Wim Delvoye à Léonard de Vinci en parlant de ses dessins, du reste magnifiques, tel qu'en témoignent les quelques exemples dans la galerie. Ses filiations avec Duchamp, Manzoni et Warhol sont toutefois prédominantes tant l'artiste secoue les conventions et tient le bon goût à l'écart.

Olivia Boudreau

Toute l'attention portée à l'exposition de Wim Delvoye risque de faire passer inaperçu le travail d'Olivia Boudreau dans la petite salle de la galerie. La pratique encore jeune de Boudreau est pourtant fort prometteuse, comme permet de le découvrir l'installation vidéo Pelages (2007), qui vient couronner ses études de maîtrise à l'UQAM. Pendant près de cinq heures, un plan fixe montre un personnage féminin, performé par l'artiste, posant à quatre pattes vêtu simplement d'un manteau de fourrure coupé aux hanches. Au fil des minutes, le corps-animal fléchit et perd la pose. Le personnage expose l'ennui qui finit aussi par gagner le spectateur. Ici, le personnage désamorce son état de corps-objet produit par l'image et propose une relation de réciprocité avec le spectateur. Par sa simplicité, l'oeuvre montre un judicieux usage des paramètres de la durée, de la vidéo et de la performance, ce que l'artiste explore finement d'ailleurs dans d'autres projets à son actif.

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Collaboratrice du Devoir

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CLOACA n° 5

Wim Delvoye

PELAGES

Olivia Boudreau

Galerie de l'UQAM

Pavillon Judith-Jasmin,

salle R-J120

1400, rue Berri

Jusqu'au 14 février