Riopelle, la relève et autres coups de coeur

Femme de carton # 2, de Stéphanie Béliveau, 2004
Photo: Femme de carton # 2, de Stéphanie Béliveau, 2004

Vingt ans qu'elle stimule le marché de l'art, qu'elle pousse jeunes et vieux sur le devant de la scène; la galerie Simon Blais est, de nos jours, incontournable. Une force de la peinture, surtout, si on se fie à «sa liste»: Marc Séguin, Stéphanie Béliveau, Rita Letendre, Denis Juneau, mais aussi, et encore, les Ferron, Riopelle et Alleyn déjà décédés.

L'année 2009, celle de ses vingt ans, sera à cette image, avec une programmation toute spéciale, mêlant l'hier et l'aujourd'hui. Le lancement du tome 3 du catalogue raisonné Riopelle — consacré à son oeuvre sculpté — et la création du prix Sylvie et Simon Blais pour la relève en arts visuels en seront certainement ses pics.

Grâce au papier

Le vingtième anniversaire, tout comme le dixième, aurait pu ne jamais avoir lieu. N'était son pif, Simon Blais aurait tout laissé tomber au début des années 1990, lui qui est en affaires depuis 1989. Forte crise économique, situation familiale invivable — Charles, un de ses enfants, a été déclaré autiste... Les raisons d'abandonner étaient nombreuses.

«On aurait pu fermer au moins dix fois. Le marché était fini, le contemporain était tombé, confie celui qui misait sur l'estampe québécoise. On allait de creux en creux, c'était le cercle vicieux. On est passé par toutes les batailles.»

Entre la tempête économique et le tonnerre Charles, les Blais ont mis tout ce qu'ils avaient d'argent et d'âme. Aujourd'hui, le marchand, serein et rassuré par toutes ces sculptures africaines qui ornent son bureau, semble bien loin de ces orages. Dans le Mile-End depuis 2002 — il est un des premiers, sinon le premier, à s'y établir —, il s'apprête à affronter une nouvelle récession les reins solides.

Fort d'un inventaire accumulé au fil des ans, d'un «gras» où puiser pour payer loyer et employés, Simon Blais est convaincu qu'il y aura «toujours quelqu'un qui achète». Aussi, la situation ne sera jamais aussi difficile qu'à l'époque de ses débuts. Ce qui a changé en 20 ans? Il n'hésite pas: la présence d'un marché de l'art en bonne et due forme.

«Il y a 20 ans, le marché était microscopique, dit-il. Aujourd'hui, il y a plein de collectionneurs, les jeunes professionnels achètent. Le marché est remarquable, tout comme la plate-forme des artistes actifs. En 20 ans, ç'a beaucoup changé.»

C'est son flair, jadis, qui l'a sauvé. «Un instinct de survie», croit-il, similaire à celui qui l'avait poussé à ouvrir sa galerie à 24 ans et à abandonner le ronron de son emploi chez Atelier 68, un commerce qui faisait dans l'estampe et la reproduction d'oeuvres. C'est en con-naisseur de la gravure qu'il s'est naturellement tourné vers cette forme d'art, lançant sur le marché les Pierre-Louis Bougie et François Vincent.

De la première crise, il s'est tiré en donnant au papier une certaine profondeur historique, dénichant, par exemple, un vaste corpus méconnu de Jean McEwen, des années 1950. D'autres retours du genre ont suivi, telle l'expo Abstraction 1950-1960, sa version «oeuvres sur papier» de La Crise de l'abstraction au Canada (Musée des beaux-arts du Canada, 1992), une manifestation-référence, essentiellement de peinture. «J'ai pataugé beaucoup, estime-t-il, mais grâce au papier, j'ai survécu. Tout le monde chialait parce que ça allait mal. Je disais qu'il fallait changer, trouver des façons de se diversifier.»

Programmation diversifiée

Toute la programmation 2009 de la galerie, de janvier à décembre, aura cette touche. En fait, elle a été lancée en décembre avec l'expo Molinari, toujours en cours. «J'entre de plain-pied dans Moli. Je ne l'avais jamais exposé en solo, avoue Simon Blais. Il ne me prenait pas trop au sérieux.» Les célébrations se termineront en novembre avec la carte blanche offerte au critique et professeur Robert Enright, qui va y aller de sa sélection d'artistes émergents du Canada.

Il y aura donc de tout: bien sûr de l'estampe (série inédite d'Edmund Alleyn) et de la peinture (réunion des «plus vieilles de la galerie»: Carol Bernier, Catherine Farish, Violaine Gaudreau), puis de la sculpture (Riopelle), de la photo (Bertrand Carrière, Serge Clément) et même une première incursion du côté de l'installation avec l'invitation lancée à Graeme Patterson, l'artiste de Saskatoon révélé ici par la Biennale de Montréal 2007.

Les expos de groupe ne manqueront pas, le couple Blais y allant en février de ses coups de coeur, alors que les artistes de la galerie dévoileront en mai les oeuvres que leur aura inspirées le «gras» précieusement conservé dans l'arrière-boutique.

De première en première, de coup de coeur en coup de coeur, les 20 ans seront l'occasion, pour le principal intéressé, de redonner un peu de tout ce qu'il a reçu, en confiance, en temps et en argent. «C'est à mon tour de donner», dit-il.

Le prix Sylvie et Simon Blais, qui consiste en une bourse de 1500 $ et une expo (avec publication) destinées à un étudiant du niveau de la maîtrise, est ce genre de retour du balancier. Il est l'oeuvre de la fondation du même nom, dont l'autre principale mission vise à soutenir les parents d'enfants autistes.

La première collecte de fonds reposera d'ailleurs sur les revenus de la vente d'une publication censée survoler cette année anniversaire, complétée par une histoire de la galerie, vue dans le style inégalable de Lise Lamarche, prof à l'Université de Montréal.

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Collaborateur du Devoir