Quand le design est un art

Désigné «projet de l'année» par les prix Intérieurs/Ferdie 2008, cet espace résidentiel de plus de 3000 pieds carrés est l'oeuvre de la designer hispano-québécoise Ana Borrallo, en collaboration avec les architectes Wheeler Kearns de Chicago.

L'aménagement démontre une impressionnante maîtrise dans le choix des textures, des couleurs, du mobilier et de la lumière. Il est la matérialisation d'un langage spatial tout en émotions, où l'expression d'une certaine douceur et d'une certaine féminité équilibre à merveille la rigidité conceptuelle de l'architecture existante. Parfaitement composé, l'ensemble de chaque pièce est un tableau à lui seul. Le regard se promène le plus naturellement du monde de l'architecture au design d'intérieur, du mobilier à l'art contemporain qui habite les murs...

Situé au 24e étage d'une tour du centre-ville de Chicago, le projet est la résidence de Paul et Dedra Gray, collectionneurs d'oeuvres d'art et directeurs de l'une des plus importantes galeries d'art contemporain des États-Unis, la

Richard Gray Gallery.

La commande du projet consistait à créer un intérieur minimaliste destiné à mettre en valeur les oeuvres d'art qu'ils possédaient. Ils souhaitaient par ailleurs que l'espace soit à la fois privé et public, l'appartement pouvant devenir à l'occasion une sorte de galerie d'art publique.

Le projet doit sa réussite à la formidable complicité qui s'est tissée entre les clients, l'architecte Joy Meek et la designer d'intérieur Ana Borrallo. Le résultat est le fruit de discussions ouvertes, d'échanges passionnés et d'un amour inconditionnel pour l'art, le design, l'élégance, la beauté et l'amour des choses bien faites.

Des espaces à échelle humaine

«Le client est venu me chercher à Montréal, précise Ana Borrallo. Il avait vu l'aménagement de l'hôtel Saint-Paul et a souhaité me rencontrer. Je ne me suis déplacée que trois fois à Chicago. Tout le reste du projet s'est accompli par courriel, de l'envoi des vues en 3D aux échantillons. Les Américains savent mettre leur ego de côté, être professionnels et rebondir rapidement pour atteindre les buts qu'ils se sont fixés. Ç'a été un réel plaisir de travailler avec les époux Gray ainsi qu'avec l'architecte», souligne-t-elle pleine d'enthousiasme.

Lorsque la designer est arrivée dans le projet, les plans étaient déjà conçus. L'espace de l'appartement n'était au départ qu'une froide enveloppe de béton avec un immense plafond culminant à plus de quatorze pieds de haut, d'imposantes colonnes carrées et d'immenses structures en aluminium au niveau des parois vitrées pour rythmer l'ensemble. Les architectes ont structuré le projet le long d'un axe de circulation en «L» qui dessert d'un côté la cuisine, la salle à manger et le petit salon, et de l'autre l'immense salle de séjour et le bloc privé (chambres, salles de bains, dressing, bureaux).

La designer Ana Borrallo, ayant l'habitude de travailler un projet dans son ensemble, a souhaité donner son avis sur les plans. «Tout était fonctionnel, mais cela manquait de chaleur et d'humanité à mon goût», précise-t-elle. Par exemple, la salle à manger avait été placée à l'une des extrémités de l'appartement, offrant de très beaux panoramas sur Chicago, alors que la cuisine occupait un espace confiné et sans vues. La designer suggère alors aux propriétaires de déplacer la cuisine dans l'espace ouvert sur la ville, car c'est une importante pièce de vie, alors que la salle à manger a besoin, selon elle, «d'intimité sans distractions extérieures». En la plaçant entre la cuisine et le petit salon, Ana Borrallo en a fait un lieu concentrique, délimité par des murs en verre translucide éclairés de l'intérieur, défini par des rideaux de soie argentée ou de laine froide gris foncé qui peuvent isoler la pièce du reste de l'appartement selon les besoins.

Une succession de tableaux vivants

La designer est intervenue sur l'architecture moderne du projet en suivant ses émotions et celles de son client, mais aussi en respectant parfaitement la composition équilibrée et rythmée de l'ensemble. Grâce à un gris neutre appliqué sur toutes les surfaces verticales, elle a décollé l'enveloppe du projet, créant un mouvement horizontal ininterrompu entre le plancher en bois d'ipé et le plafond clair. «Cela permet de mieux diriger le regard et d'atteindre plus facilement les oeuvres d'art qui habitent les quatre coins de l'espace», dit-elle. L'immense paroi vitrée qui délimite le grand séjour offre des vues imprenables sur tout le centre-ville. Elle se prolonge vers le bloc privé en passant devant les chambres et le bureau, qui ont été eux aussi délibérément décollés de l'enveloppe. Cet effet de retrait recentre le projet vers l'intérieur en lui donnant une échelle très humaine. L'espace est ainsi construit autour d'une mise en scène minimaliste mais spectaculaire du mobilier et des oeuvres d'art. «Les meubles et les rideaux sont le fruit de longs échanges entre Dedra Gray et moi-même», précise la designer, qui insiste sur le fait que le design, c'est aussi et avant tout une aventure humaine. Grâce à un travail spatial en profondeur reposant sur un équilibre entre lignes et volumes, verticalité et horizontalité, mais aussi entre une juxtaposition et un contraste des textures et des lumières, Ana Borrallo est parvenue à créer un univers à la fois riche et discret. Chaque élément de l'appartement est un véritable tableau vivant. Dans la cuisine, c'est la composition équilibrée de la pierre, du métal et du bois sur le mur qui répond à la table carrée entourée de ses chaises aux bases rouges. Dans la salle à manger, le centre de la table établit un point de fuite vers le tableau, tandis que la lampe des années 50 provenant d'une ancienne discothèque rayonne au-dessus de la scène pour lui donner un air quasi religieux. Dans le grand séjour, une sculpture en pavé de verre rouge et en acier inoxydable conçue in situ par l'artiste catalane Jaume Plensa vient renforcer un coin de la pièce tout en y ajoutant vie et chaleur. Partout, des percées établissent des liens visuels et physiques entre les différents espaces, les rideaux de plain-pied en laine froide permettant de moduler l'ensemble tout en douceur...

Impact émotionnel

La lumière et le choix des textures jouent un rôle essentiel dans la conception des projets d'Ana Borrallo. «J'aime mélanger sensationnel et rationnel, dit la designer. Ce qui m'intéresse, c'est l'impact émotionnel que procure la vue d'un espace. J'emploie toujours des matières très naturelles et très nobles dans mes projets. Sur cette base solide l'imagination associée à mon passé culturel, à l'identité des lieux et à celle du client fait le reste du travail», explique-t-elle. Depuis l'aménagement de l'hôtel Saint-Paul à Montréal, Ana Borrallo croule sous les propositions de clients, mais la designer hispano-québécoise, qui s'exporte très bien, a tenu à rester elle-même, c'est-à-dire une artiste sensible et perfectionniste. Ana Borrallo peut se permettre de choisir les clients avec lesquels elle veut travailler: «Je conçois un ou deux projets résidentiels par année, dit-elle. Mes clients ont souvent de gros moyens, mais ils possèdent aussi un esprit curieux, aventurier et créatif.»

Ce projet d'appartement est la preuve vivante qu'un chef-d'oeuvre est un travail d'équipe, qui repose sur une fragile alchimie de concordances de sensibilités, d'intelligence et de visions.

***

Collaboratrice du Devoir

***

Clients: Paul Grey & Dedra Grey

Architecte: Joy Meek, Wheeler Kearns Architecture, Chicago

Design d'intérieur: Ana Borrallo, Borrallo Interiors; Suzana Texeira, assistante

Entrepreneur général: Linn-Mathes

Photographes: Christopher Barrett & Hendrich Blessing

Liens: Ana Borrallo: acanto@sympatico.ca; Richard Gray Gallery: www.richardgraygallery.com; Prix Intérieurs/Ferdie 2008: www.sidim.com.

À voir en vidéo