L'expérience Molinari

Victoire sur l’infini, Guido Molinari, 1999
Photo: Victoire sur l’infini, Guido Molinari, 1999

La Galerie Simon Blais termine l'année en annonçant ses couleurs pour 2009: les célébrations de ses vingt ans. Pour inaugurer la programmation spéciale qui souligne cet anniversaire, la galerie prête ses cimaises, pour la première fois en aussi grand nombre, aux oeuvres du peintre Guido Molinari, avec une exposition couvrant les années 1954 à 1999. Quelque vingt oeuvres, sur toile ou sur papier, rappellent ainsi les jalons importants du travail de Molinari, décédé en 2004, lui qui a marqué l'histoire de la peinture au Québec et au Canada avec ses abstractions géométriques.

L'oeuvre majeure du peintre a été généreusement célébrée de son vivant. Le Musée d'art contemporain de Montréal lui réservait en 1995 sa plus imposante rétrospective en territoire canadien. En 2006, la Fondation Guido Molinari, organisme mis en chantier par l'artiste avant son décès, a elle aussi donné dans la rétrospective avec Molinari: Morceaux choisis. L'exposition, présentée à la maison de la culture Maisonneuve, survolait 40 ans de pratique à travers une trentaine d'oeuvres.

L'oeuvre de Molinari s'inscrit maintenant dans le giron d'une galerie marchande grâce à la collaboration de Simon Blais avec Guy Molinari, fils du peintre qui a donné accès à des oeuvres de la succession. La petite publication produite pour l'occasion donne du relief à cette mini-rétrospective en présentant l'appui de Gilles Daignault, directeur de la Fondation Guido Molinari, qui signe la préface. L'ouvrage comprend aussi un court essai de Marie-Eve Beaupré, jeune historienne de l'art qui a notamment fait des recherches sur les pratiques actuelles de la peinture monochrome au Québec. Tout, ou presque, est ici réuni pour faire de cette exposition un petit événement sympathique qu'il serait inutile de bouder. D'autant plus que, même avec sa signature graphique impeccable, les reproductions du catalogue n'égalent en rien l'expérience concrète des oeuvres de Molinari.

Dynamisme coloré

Toute sa carrière, Molinari a développé une pratique de la peinture axée sur la structure spatiale et le dynamisme des couleurs. Refusant d'emblée le figuratif, il a opté pour une recherche mettant en évidence le pouvoir structurant des couleurs et de l'énergie qu'elles peuvent dégager en fonction de la surface occupée et de leurs influences réciproques.

Héritier d'abord de l'automatisme de Paul-Émile Borduas, Molinari a exploré lui aussi la spontanéité du geste, au milieu des années 1950. Chez Simon Blais, quelques tableaux, aux dimensions modestes, donnent à voir cette période où le peintre travaille la matière picturale par d'épais empâtements irréguliers qui font office de tâches juxtaposées grossièrement. L'expressivité y est manifeste, et la touche, exubérante et massive. Dans la même veine automatiste, la galerie présente quelques encres sur papier dont le trait libéré constitue de fins entrelacs.

L'exposition donne une plus large place aux oeuvres qui ont fait de Molinari une figure majeure de la seconde vague du mouvement plasticien. Au lyrisme et aux atmosphères du geste non prémédité, le peintre a préféré les procédure calculées avec la technique du hard edge qui permet, avec la ruban-cache, de définir nettement les formes, d'en marquer franchement les frontières. À cela, Molinari a combiné l'application lisse et toujours plus mince de la matière picturale. La couleur fait ainsi corps avec la trame du support dont le peintre cherche alors à affirmer la frontalité et la planéité.

Emblématiques de cet exercice poussé à l'extrême sont les quelques oeuvres présentées chez Simon Blais de la série des bandes verticales que l'artiste a réalisées dans les années 1960. Mutations rythmiques (1968), par exemple, aligne les bandes colorées dans un ordre apparemment aléatoire pour ce qui est de leur couleur, mais avec une exactitude mécanique sur le plan de leur application. Il faut longuement fixer du regard la toile, dont la verticalité, comme celle du motif, accentue le face-à-face physique avec le spectateur, pour sentir la rigidité de la composition s'évanouir.

Le voisinage chromatique et la systématisation des rayures s'animent en effet d'un mouvement; la frontière entre les bandes parfaitement juxtaposées s'illumine d'une nouvelle couleur et l'ensemble du tableau semble se mouvoir sous l'effet optique d'un pliage en accordéon. Nul doute que Molinari fondait son art sur l'expérience du spectateur et sur la prise en compte dynamique de la perception des couleurs.

Le tableau le plus récent de l'exposition, Victoire sur l'infini (1999), confirme cette maîtrise formelle à laquelle était parvenu Molinari et qu'il renouvelait encore vers la fin de sa carrière. L'immense damier coloré accentue le mouvement virtuel suggéré par le format du support, un losange qui s'esbroufe sur sa pointe. Cette lecture personnelle de la grille, motif moderniste par excellence, est un hommage à Mondrian et à son Victory Boogie Woogie (1944), le tableau laissé inachevé par l'artiste à sa mort. De celui qui l'avait inspiré depuis les années 1950, Molinari a retenu, en plus du losange, l'effet clignotant et tonique des surfaces fractionnées en facettes.

Sans réinventer la manière de présenter du Molinari, la Galerie Simon Blais offre un échantillon solide d'une pratique exigeante, dont les résultats se vérifient surtout par la rencontre concrète des oeuvres.

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GUIDO MOLINARI ET LA COULEUR: PEINTURE 1954-1999

Galerie Simon Blais

5420, boulevard Saint-Laurent, Montréal

jusqu'au 14 janvier 2009

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Collaboratrice du Devoir

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