Lemoyne en pièces détachées

La maison de Lemoyne en été... avant l’incendie.
Photo: La maison de Lemoyne en été... avant l’incendie.

Le bouillant Serge Lemoyne (1941-1998) voulait faire de sa maison d'Acton Vale, à coups de pinceaux et de marteaux, une oeuvre d'art. L'opinion contraire de la municipalité, le temps perdu en cour et le cancer, finalement, l'en auront empêché.

Dix ans après sa mort, voici qu'elle réapparaît, cette maison. En fragments, en planches de bois ou en blocs de béton, restes récupérés sur place après l'incendie qui l'a ravagée en 2000. Elle réapparaît sous la forme d'une exposition, gracieuseté d'un ami de l'artiste, François Gauthier.

Une maison qui n'est pas une maison, oeuvres de Serge Lemoyne, présentée à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, suit une précédente expo du même Gauthier sur le même Lemoyne, lancée au début de 2008 à Mont-Saint-Hilaire. Le premier volet de cette double commémoration d'un triste dixième anniversaire, intitulé Salut Lemoyne!, mettait cependant l'accent sur les oeuvres des amis du peintre. D'une certaine manière, le deuxième volet corrige, précise l'hommage.

Îuvre d'art, la maison de Lemoyne? La question, au coeur de la polémique de jadis, revient à l'esprit à la Chapelle historique, tellement le «linteau de porte», le «panneau vertical à fleur bleue» et autres «barreaux de balustrade» occupent une large place dans cette expo, empreinte, cela va de soi, de nostalgie. D'autant plus que, sur le balcon de cette jolie salle sous-utilisée, les photographies de la maison avant sa destruction, images de Louis-Philippe Myre, s'offrent comme des documents d'histoire.

Les pièces fragmentées de la maison, présentées dans leur état presque brut, s'éloignent de l'oeuvre d'art soignée et bien encadrée. C'est la touche Lemoyne, pour qui tout et rien pouvaient servir de canevas, et la question existentielle «est-ce de l'art ou non?» disparaît aussitôt venue.

En réalité, l'expo dépasse ce seul cadre de montrer la vie et la mort d'une demeure-oeuvre d'art. Elle réunit trente éléments, dont deux tableaux, des oeuvres de la série «assemblages» et des dessins, tous portés, de manière directe ou oblique, par le thème de la maison.

Dans ce contexte, les panneaux et blocs sur lesquels Lemoyne a fait dégouliner de la peinture prennent aisément leur valeur artistique. Malgré leur aspect primitif, ils trouvent leur cohérence dans l'écho que semblent leur donner les «vraies» oeuvres. Sans titre (série «La maison»), un des deux acryliques sur toile, avec sa composition évoquant vaguement les angles d'une architecture, en est la résonance autant formelle que narrative.

Les assemblages, eux, avec l'intégration d'objets du quotidien, parfois même du quotidien d'artiste (pot de peinture, photo, pinceau), rappellent à quel point le travail de Lemoyne repose sur l'hybridité créatrice, sur la puissance poétique de son regard. Sa maison, dans le fond, c'est l'art.

C'est son refuge à lui, cet être abonné, même mort, à la marginalité. Certes, il est reconnu et respecté. Nos grands musées possèdent leurs Lemoyne et plus personne ne remet en question sa place dans l'histoire de l'art québécois. Une maison qui n'est pas une maison est d'ailleurs le résultat d'une belle association entre les derniers anges protecteurs de l'artiste, la Fondation Lemoyne et la galerie Orange, qui continue à vendre ses peintures.

Mais y a-t-il déjà eu la grande exposition qui fait le bilan de son oeuvre? Le temps passe et Serge Lemoyne tombe dans l'oubli...

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Oeuvres de Serge Lemoyne

Chapelle historique du Bon-Pasteur, 100, rue Sherbrooke Est, jusqu'au 18 décembre.

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Collaborateur du Devoir

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