Finir en poussière

Une vue partielle de l’exposition De Groot au centre B-312.
Photo: Une vue partielle de l’exposition De Groot au centre B-312.

Le centre B-312 a des airs de chantier. Ce qui étonne dans ce chantier, c'est moins le fait qu'il s'agisse d'un travail laissé en suspens que la délicatesse de l'opération qui est menée. Depuis trois semaines, l'artiste Raphaëlle de Groot procède à la destruction méticuleuse et systématique d'artefacts issus de ses projets antérieurs. L'entreprise de délestage a quelque chose d'équivoque qui oscille entre la recharge poétique de débris et l'effacement délibéré d'une production artistique.

Un art de la trace

Depuis dix ans, Raphaëlle de Groot met en place une pratique multidisciplinaire qui emprunte les formes de l'installation, du dessin, de la vidéo et de la performance. Fondée sur le modèle de l'enquête, de l'archivage et de la rencontre, sa démarche se révèle à travers un souci constant d'insertion dans des communautés (travailleurs d'une usine textile, religieuses, aides familiales) et de remise en question de la figure de l'artiste (son rôle, son statut). À l'intersection de ces deux composantes découle un art souvent fragile et éphémère, de surcroît fragmenté et dispersé, qui pose d'emblée des problèmes de conservation et d'exposition. L'art de De Groot est un art de la trace, un art indiciel par ailleurs difficilement détachable du contexte qui l'a vu naître.

Le projet en cours à B-312 s'inscrit dans cette perspective tout en laissant entrevoir qu'il s'agit d'une étape charnière pour l'artiste. Comment percevoir autrement cette exposition annoncée comme étant «le moment de la déprise»? De Groot a ouvert dans l'espace de la galerie la valise qui l'accompagne dans ses déplacements d'artiste. L'atelier de De Groot tient dans cette valise, symptôme avéré d'un art nomade qui, de facto, est généré au fil des lieux investis et des rencontres nouées. La valise contient les objets et artefacts utilisés lors de performances, un fatras de tissus, de prothèses, de pâte de sel, de mousse, de cheveux artificiels et de masques de papier.

Tout cet attirail soigneusement rangé doit pourtant finir en poussière. Là est l'instruction pour le moins radicale que s'est donnée l'artiste, le temps de son passage à B-312. Depuis déjà un an que ce geste ultime est préparé par De Groot. Devant l'accumulation d'objets, de traces et d'artefacts liés à sa pratique, alors qu'elle est de plus en plus amenée à se déplacer, elle a utilisé, comme elle le dit bellement, «ses retailles de temps» pour faire le tri et renoncer en partie au contenu de ce singulier bagage.

Dans la galerie, autour de la valise encore pleine, l'artiste a disposé en tas les différentes matières, révélant la progression du travail qu'elle exécute toutefois en l'absence du public. Les matériaux sont découpés méthodiquement, à la scie et aux ciseaux par exemple, pour ensuite être pulvérisés au mélangeur électrique, jusqu'à devenir de volatiles particules colorées.

Personne ne verra l'artiste au travail, mais chacun pourra deviner l'acharnement sous-jacent à l'exercice. En même temps qu'elle réduit les artefacts en poussière, minant ainsi leur valeur matérielle, l'artiste les arrache de leur ordinaire; De Groot tamise délicatement la poussière sur la surface d'une table blanche, à l'exemple d'une page vierge, de façon à générer des paysages abstraits chromatiques qui se matérialisent par de fines nuances. Une part de cette poussière a été à nouveau pulvérisée par l'artiste, ajoutant une autre étape de transformation, la matière tirant désormais vers un camaïeu de brun incarné par diverses textures. Alors qu'on la croyait aboutie, la séquence des opérations s'avère inépuisable.

Au terme de l'exposition, l'artiste pourra récupérer la poussière, rendant ainsi son bagage enfin plus léger et, de toute évidence, pas plus futile pour autant. De même, elle reprendra sans doute les quelques mètres de papier blanc qui ont servi de surface de travail au sol, mais qui ont également retenu les traces du passage des visiteurs. Au fur et à mesure que les tas sont réduits en poussière, les empreintes diverses de chaussures se sont accumulées, pouvant ainsi confondre le regard: s'agit-il, au même titre que la poussière qui se trouve à côté, d'une saleté envahissante et superflue?

Découvrir à tâtons

Aux yeux de l'artiste, la poussière, comme les traces de pas d'ailleurs, semble porteuse de beaucoup plus. En 2000 et en 2001, elle réalisait Collecte de poussières, projet qui procédait à une lecture particulière du territoire (espace commercial vacant et square Cabot à Montréal) par archivage numéroté desdites poussières. Elle les prélevait sur place, tout comme les récits de passants que l'objet de la cueillette intriguait ou interpellait en écho à des souvenirs personnels. L'archivage était constitutif de la valeur des poussières en les inscrivant au sein d'une histoire.

À B-312, il en va de l'histoire de l'artiste, des composantes de son atelier et de ses oeuvres qu'elle revoit patiemment au moyen d'un geste aussi vain (l'impossibilité de tout réduire en poussière) que fécond. À force de ruiner la matière, celle-ci fait voir autre chose. Ouverte à l'indétermination, l'entreprise s'avère aussi révélatrice pour l'artiste, qui a constaté les interventions de visiteurs dans son dispositif. Certains ont pris la liberté de passer les doigts sur le ténu tapis de poussière. D'autres l'ont ajouré par leur souffle, peut-être inspirés par la vidéo à l'entrée qui montre l'artiste gonflant un ballon blanc à l'aide d'une pompe. La membrane prend du volume jusqu'à éclater brusquement.

L'action est fulgurante par opposition à la lenteur de la manoeuvre érodant les artefacts. Dans les deux cas, comment retenir la profondeur de gestes aussi sommaires et fugaces? De là vient sans doute l'idée de réaliser un livre d'artiste au sujet du projet avec la collaboration de Johanne Jarry à l'écriture. L'ouvrage est toujours en cours de production et ne sera disponible qu'à la fin de l'exposition. En galerie, une version inachevée est déjà soumise à la consultation, tout comme des fragments de textes. «Le souffle, l'instable, les traces, les petits tas, je suis là pour l'instant», peut-on lire sans plus d'indication. Le projet force la découverte à tâtons, lui qui fait la différence à une échelle microscopique et qui semble parfois ne tenir qu'à un fil. Un fil aussi mince et discret que le cheveu épinglé au mur par l'artiste après l'avoir orné de poussières colorées.

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Collaboratrice du Devoir

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Le moment de la déprise

Raphaëlle de Groot

372, rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal, espace 403

Jusqu'au 13 décembre

À voir en vidéo