Hommage à Stanley Cosgrove (1911-2002) - Une oeuvre à dégager

Dans quelle mesure la singularité de Stanley Cosgrove a-t-elle servi ou desservi sa carrière, servi ou desservi sa vie d'artiste? S'agissant de l'artiste Cosgrove que j'ai connu, je voudrais m'attarder au second volet de cette question.


À l'encontre de la vision d'un Cosgrove solitaire, je rappelle d'abord qu'il ne faudrait pas confondre solitude de l'artiste, sur le plan personnel, et singularité de l'oeuvre peinte sur le marché de l'art. Ainsi, Cosgrove, peintre à l'esprit aussi bien québécois que canadien, avait bel et bien une cote, même si l'artiste avait choisi d'oeuvrer en retrait de la scène culturelle.


Très concrètement, celui-ci prenait la forme d'un séjour annuel de trois mois dans un chalet sans électricité ni eau courante, ni horloges ni montres, près de La Tuque, mais aussi, plus généralement, du havre paisible et sensuel qu'était pour lui la maison blanche, dans le parc, à Hudson.


Il prenait aussi la forme d'une certaine attitude, faite d'orgueil, de méditation, de sensualité, d'acuité du regard. On sentait bien chez lui une émotion intense, mais celle-ci n'entraînait jamais une totale adhésion. Esprit stoïque, il ne cherchait pas à exercer une influence au-delà du cercle de ses relations immédiates et familiales, celles précisément qui servaient de cadre à ses activités quotidiennes, c'est-à-dire au travail d'atelier.


Du coup, Cosgrove avait développé une capacité à se protéger contre toute relation pouvant le distraire de l'espace-vie qu'il s'était créé et, en fin de compte, de l'espace, tout aussi vital pour lui, de la toile. Cet espace encadré était aussi encadrant.


Cependant, Cosgrove fut aussi le peintre de l'engagement pictural. En quoi? D'abord par la problématique de l'insertion qu'il a mise en actes. En 1945, l'unique voyage en France avec l'artiste montréalais Edwin Holgate n'ayant pas eu de réelles conséquences, Cosgrove s'est détourné, dans une certaine mesure, de sa nature de peintre canadien et a signé l'insertion du Québec en Amérique en se plaçant sous le mentorat, de 1939 à 1945, du peintre et muraliste mexicain Clemente Orozco.


Une indépendance aussi farouche invite à la réflexion. Elle rappelle la nécessité, pour l'artiste, de protéger sa sensibilité extrême contre les attentes de sa famille d'origine. Et aussi d'emprunter un parcours professionnel ancré dans la solitude.


Cependant, l'irascible Orozco l'avait choisi comme assistant. Cosgrove explique ainsi ce choix: «J'ai pu saisir comment m'y prendre pour travailler avec lui sans le déranger, comment m'y prendre pour devenir une de ses mains.»


Pour tout dire, le peintre Orozco n'avait plus qu'une main. Laquelle, je ne peux le dire au juste, mais j'ai le souvenir d'une photo qui le montre examinant, sur un pupitre, un dessin de papa. Comment Orozco avait-il perdu cette main ou ce bras? Quelle lacune venait combler Stanley Cosgrove en devenant l'intermédiaire actif entre l'artiste mexicain, concepteur de l'oeuvre à réaliser, et le fond blanc de la future fresque? Je ne peux répondre à ces questions que je n'ai d'ailleurs jamais formulées du vivant de mon père. Vers la fin de sa vie, j'ai tout de même eu celle-ci: «Papa, voudrais-tu me montrer — c'est-à-dire qu'on aille ensemble et que tu me montres de ta main la maison de Saint-Henri où tu as grandi?» Un signe de la tête: «Oui.» Les yeux sont baissés: abattement? peur? détente? tristesse appréhendée du petit garçon qui reverra la maison de sa mère souffrante? Nous n'avons pas eu le temps de faire cette promenade...


À la fin, il me demandait de lire et relire la lettre manuscrite d'un certain collectionneur, comme s'il n'arrivait pas à croire qu'il avait réussi à rejoindre ses interlocuteurs humains, ceux-ci incarnant une sorte d'instance paternelle, une patrie, en empruntant jour après jour les voies de communication qu'il inscrivait, lui, de sa main, sur la toile. Qu'avait-il réparé au juste avec Orosco? Qui aurait pu le dire, même de son vivant? Il nous laissait périodiquement, marchant droit devant sa solitude, les espaces environnants, certains objets précis auxquels son art restaurait une dignité. L'esprit hardi, les sens aiguisés, le regard assuré, il s'appropriait les petits et les grands espaces du Nouveau Monde.


C'est ainsi qu'il a su, par ailleurs, assumer dans toute sa singularité la rencontre déterminante pour le cours de son existence, puisqu'elle provoqua sa naissance, entre une Québécoise de Saint-Henri, pleine d'entrain mais alitée des suites d'une maladie de jeunesse, et un ouvrier tourmenté de l'usine Redpath, né d'immigrés irlandais, John Malachy Cosgrove, dont le patronyme signifie «bosquet paisible» en langue celte. En écrivant ce nom, me revient aussitôt en mémoire celui, québéco-irlandais, de François O'Neil, qui servit de guide au peintre lors de ces chères parties de pêche sur l'île d'Anticosti. Irlandais du Nouveau Monde...


D'autres firent abstraction du réel pour laisser parler la peinture. La main de Stanley Cosgrove fit abstraction des origines sociales pour laisser parler l'Art en tant qu'interlocuteur et objet-matrice.


Ceux qui vivaient avec lui l'ont souvent vu attirer l'attention sur telle beauté éphémère, objet ou paysage, ses couleurs surtout, au détriment de tout autre élément humain, susceptible de perturber ce rapport. Comme malgré nous, on en venait donc, au cours de ces promenades, à vouloir rebrousser chemin pour retrouver le lieu où la parole avait été escamotée.


Je songe à lui, devant une classe de jeunes élèves: «Posez vos têtes sur vos pupitresÉ Maintenant, écoutez les bruits qui entrent par la fenêtre.» D'instinct, mon père savait qu'il faut écouter ce qui est hors de soi quitte à ouvrir, pour ce faire, et tout en le réduisant, l'espace de l'écoute au cadre de la toile, au chemin où se posent les pieds pour mieux voir les couleurs du framboisier, au pupitre où poser la tête pour entendre les bruits de la cour d'école, au sein maternel où laisser reposer ses sens. Loin de toute interférence, sa main a su colmater les brèches entre nous et les objets.

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