Heureux défauts

Averse chromatique, de Marcel Marois. 2003-2008.
Photo: Averse chromatique, de Marcel Marois. 2003-2008.

L'un rompt la parfaite image de la céramique, l'autre fusionne mille et un fils pour créer l'image. Le sculpteur John Francis et le licier Marcel Marois ont des pratiques fort différentes. Mais quelque part, leurs oeuvres, qu'elles soient rigides ou malléables, nous imposent une même attitude. Il faut s'en approcher pour y voir toute la richesse.

La céramique, comme papier à dessin, c'est une chose plutôt rare. Certes, ce matériau, noble et résistant, a une longue association avec l'histoire de l'art. Pour les sculpteurs et artisans de l'objet, il est un des plus précieux, depuis l'Antiquité. Mais pour les dessinateurs?

John Francis, artiste montréalais en vue il y a quelques années, aujourd'hui plutôt discret, exilé en France, pratique la sculpture de manière minimaliste. Sa Charge Series (1989-1996) faisait des bandes de cuivre inoxydable de longues lignes colorées, simplement, par leur présentation brute, latérale.

Il entre peut-être dans la catégorie des sculpteurs, mais ici, pour son retour dans le circuit des galeries, Francis agit en dessinateur. L'exposition White Tiles, à la galerie Donald Browne art contemporain, réunit une dizaine de dessins sur céramique. Chaque oeuvre comporte plusieurs tuiles, rayées par l'artiste et laissant entrevoir de magnifiques compositions géométriques.

Malgré un tracé davantage de l'ordre du prélèvement, de la fracture — les lignes sont des fêlures soigneusement exécutés à la main —, le résultat a l'apparence d'un plan en deux dimensions. La céramique, cassée puis recollée, vaut comme matière, oui; John Francis cependant la désacralise, la rend plus fragile et la transforme avec doigté, en une surface plate. Une surface, source de bien des projections et d'invitations à la méditation.

Les White Tiles peuvent faire penser aux quadrillages blancs et purs d'Agnès Martin. Comme elle, Francis ne s'affiche pas, avec ce corpus, comme un simple minimaliste, mais comme un expressionniste abstrait, terme que préférait l'artiste décédée en 2004. Dans les deux cas, un regard lointain donne une mauvaise et même contraire impression de ce qu'il nous est donné à voir.

Malgré leur apparente teneur décorative, prêtes à orner un bureau du centre-ville, les tuiles valent plus que ça. Les motifs dessinés, ici des mandalas, là des étoiles, ne sont jamais parfaitement symétriques. Il y a une tension, une hésitation dans toutes ces lignes moins rectilignes et incomplètes que les autres nées de la démarcation entre chaque carreau.

C'est comme si le geste aléatoire de l'artiste exprimait une sorte de faiblesse face à la matière. Comme s'il se rendait compte de son sacrilège. À la rigueur industrielle — ces tuiles blanches auraient très bien fait un beau mur de salle de bain — s'oppose le tracé humain, boiteux. Heureux défauts.

Les fils de Marois

Le travail de Marcel Marois repose sur ce même duel entre une industrie et un procédé artisanal, l'absolue perfection et rentabilité d'une part, la fragilité et le travail de longue haleine d'autre part. Lui, l'artiste licier, actif depuis près de 30 ans, vient de compléter probablement son entreprise la plus démesurée. L'oeuvre, dévoilée à la galerie Roger Bellemare, s'intitule Averse chromatique et fait plus de deux mètres de long sue trois mètres de haut.

Marois procède selon une technique ancestrale, le métier de haute lice, basé sur un cadre vertical. La dimension de cette oeuvre, la plus grande jamais réalisée par l'artiste, lui a pris cinq ans, deux avec un assistant, trois, seul. L'obtention des différentes tonalités des couleurs a nécessité un tri minutieux des fils.

Au-delà de ce travail de moine, cette tapisserie vaut pour sa qualité plastique, si l'on peut ainsi qualifier le textile. Avec elle, Marcel Marois poursuit son exploration visuelle, ancrée dans l'abstraction depuis qu'il élabore ses compositions à partir d'esquisses sur papier. Auparavant, quand ses oeuvres s'enracinaient dans des représentations plus littérales de paysages, il s'inspirait de photographies. Averse chromatique, elle, demeure ouverte à plus d'une interprétation.

L'expo montée permet de voir le cheminement de Marois. Averse chromatique est accompagnée des aquarelles qui l'ont précédée, qui lui ont servi de premier pas et que Bellemare avait déjà exposées en 2003, soit l'année du début de l'exécution de la tapisserie. On y retrouve les mêmes formes rondes, sortes de taches jaunes, rouges, bleues. Sur tissu, l'effet tachiste est saisissant. Pourtant, la gestualité n'est qu'impression et c'est la simple jonction des tissus qui crée l'illusion, souvent en d'étonnants dégradés. Une image vaut les mille fils qui la tissent.

Dans la deuxième salle, des aquarelles plus récentes donnent à imaginer la prochaine tapisserie. Marcel Marois a cependant déjà annoncé, paraît-il, qu'il ne referait pas le coup en mètres et des mètres de hauteur. Pourtant, les bandes verticales, qui semblent couler interminablement dans cette suite aux titres variés (Contemplation, Perception, Silence), se prêteraient bien à un fil sans fin.

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Collaborateur du Devoir

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White Tiles

John Francis, galerie Donald Browne art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, suite 524, jusqu'au 22 novembre.

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Marcel Marois

Galerie Roger Bellemare, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, suite 502, jusqu'au 15 novembre.