Art cru à s'y méprendre

Le Cri, The Puppet Man (1993), de James
Photo: Le Cri, The Puppet Man (1993), de James

Selon feu Henri Barras (mort l'an dernier), il y a l'art cru et l'art cuit. Un art qui naît dans la spontanéité, plus pur; et un autre, peut-être plus mûr et plus réfléchi mais au goût moins naturel. À son goût, en tout cas.

L'homme, qui a dirigé moult organismes culturels, dont le Musée d'art contemporain (par intérim, au début des années 1970), s'explique longuement dans le livre De l'art cuit à l'art cru, paru en 2007. Cet automne, une exposition aux Impatients, la Fondation pour l'art thérapeutique et pour l'art brut, prend le relais.

L'expo Regards sur l'art cru n'est pas cependant l'illustration des propos de l'historien de l'art, avance Lorraine Palardy, directrice des Impatients. «Le livre, c'est son testament spirituel, le bilan de sa réflexion, explique-t-elle au téléphone. Henri Barras a droit à sa théorie, mais nous, ce n'est pas notre position. Nous ne disons pas quel art est bon, lequel ne l'est pas. On ne refait pas l'histoire de l'art.»

L'expo Regards sur l'art cru ne refait pas l'histoire, mais elle bouscule quand même quelques habitudes et préjugés. Elle est d'abord la première au Québec à réunir artistes professionnels et créateurs en proie à des problèmes de santé mentale. Elle est aussi dotée d'un volet recherche, mené par l'Institut Douglas et d'autres centres d'études dans le domaine des troubles mentaux.

Un principe simple

En fait, l'expo repose sur un principe simple: juxtaposer les oeuvres des pros et des non-pros, sans dire qui a fait quoi. Les rapprochements esthétiques sont à ce point réussis qu'ils nous placent nécessairement dans une situation troublante. Il faut dire que les artistes sélectionnés l'ont été pour leur manière de faire très gestuelle (Marie-Claude Bouthillier), voire empreinte de naïveté (Elmyna Bouchard) ou dotée de personnages sombres et en détresse (Stéphanie Béliveau). Leurs peintures et dessins de haut calibre se confondent aisément avec la collection tirée des Impatients.

Pour Annie Jaimes, de l'Institut Douglas, ce projet est fort enrichissant. «C'est une expo-laboratoire par laquelle on cherche à provoquer le public, à rompre avec les clivages. On brouille les pistes, les noms des auteurs, pour voir comment les gens agissent lorsqu'ils n'ont pas de repères. Les réponses sont étonnantes», assure-t-elle, enthousiaste.

Elle tient pour preuve cette dame qui croyait être devant l'oeuvre d'une personne fortement malade alors qu'il s'agissait d'un Béliveau, artiste bien en selle de la galerie Simon Blais. L'angle de recherche ne vise pas à démontrer à quel point l'art thérapeutique peut être victime de regards complaisants. Le but de l'expo-laboratoire est de se pencher autant d'un côté que de l'autre.

«Ça démontre beaucoup de choses par rapport à l'art contemporain, dit Annie Jaimes. Les gens pensent que les professionnels ne sont pas des gens sensibles, alors qu'au contraire, ils peuvent en mettre beaucoup [de leurs émotions]. Ce ne sont pas que des virtuoses.»

«L'intention, soutient Lorraine Palardy, est d'ouvrir des portes dans la manière de regarder. À chacun de choisir ses émotions.» Et pour elle, voir le travail des Impatients aux côtés d'artistes professionnels, au même niveau, l'émerveille. Que quelqu'un, de sa chambre à l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, réussisse à exprimer quelque chose esthétiquement fort signifie beaucoup. Elle est aussi reconnaissante envers tous ces artistes qui ont accepté de «jouer le jeu» de la confusion. «Ils ont été très généreux. Ce sont des gens qui ont un profond respect pour Les Impatients, qui ont une admiration pour des pratiques périphériques.»

Art cru, art cuit, peu importe les qualificatifs puisque l'expo ne fait pas la différence. Et elle implique autant, sinon plus, les visiteurs. Ceux-ci sont d'ailleurs invités à participer à l'étude «Rendez-vous avec les chercheurs» auprès de regards.crus@gmail.com. À noter aussi qu'une table ronde est prévue lundi soir.

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Collaborateur du Devoir

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Regards sur l'art cru

Les Impatients

100, rue Sherbrooke Est

Jusqu'au 22 novembre