La mesure du temps

The Kiss, 2007, de Kelly Mark
Photo: The Kiss, 2007, de Kelly Mark

Dès la porte d'entrée du centre Vox, le visiteur est happé — par l'oeuvre audio I Really Should... La très respectable rétrospective Kelly Mark, une des fines fleurs de l'art conceptuel actuel au Canada, ne cesse de taquiner: l'oeil et l'oreille sont constamment stimulés, jamais sur un ton agressif, parfois de manière oblique. C'est toute la force et la raison d'être de la démarche de l'artiste de Toronto: être là, toujours là, gracieusement.

Le flux lumineux de Commercial Space — une installation presque cubiste où une dizaine de téléviseurs regardent dans toutes les directions — est perceptible bien au-delà de la petite salle où elle se trouve. A Man & A Woman et REM, deux oeuvres exploitant le magnétisme qu'exercent le cinéma et la télévision, débordent aussi de leur écran de projection. Quant aux bruyants manifestants de la performance urbaine devenue vidéo (Demonstration) — mais dont les pancartes ne réclament rien! —, on les entend de partout.

Tout et rien

Étonnamment, la trentaine d'oeuvres formant l'expo Stupid Heaven, mise en circulation par la Justina M. Barnicke Gallery et montée par Barbara Fischer, ne se marchent pas dessus. Elles se relayent plutôt, naturellement, comme un rappel que ce qui inspire l'artiste, c'est le quotidien, c'est l'air du temps, ce sont tous ces us et coutumes qui forment, et déforment aussi, sans doute, l'être humain. L'ensemble peut sembler décousu, il n'est pas moins cohérent, tournant autour de la critique sociale.

C'est tout et rien qui fait avancer Mark, tel qu'elle l'exprime dans les macarons Everything Is Interesting. Mais elle n'est pas un Warhol de plus, qui voit de l'art partout. Moins glamour, moins prétentieuse quant au génie de son doigté, elle jette un regard sensible et pragmatique sur l'ordinaire.

Tourmentée par le temps qui s'écoule, ou par la nécessité de le capter, Kelly Mark trouve bien des moyens pour enregistrer ses traces, les preuves de son passage. Depuis 1997, elle «punche» ses journées de travail sur des cartes jaunes, comme n'importe quel ouvrier — sauf que dans son cas, ce sont les 365 jours de l'année; on est artiste jour et nuit. C'est l'oeuvre In & Out, qu'elle promet de poursuivre jusqu'en 2032, à l'âge de sa retraite!

Son autoportrait vidéo de 1996, où elle apparaît figée à (ou devant) l'écran, dure une demi-heure. Son Business Card Diary, autre projet toujours en cours, est une sorte de collection des cartes professionnelles qui tombent entre ses mains. C'est une vision dérisoire, toute simple, de ce besoin de se donner une identité, un statut, une raison sociale.

Elle a aussi déjà usé des crayons à la mine, jusqu'à l'os, si on peut se permettre l'expression — les dessins Until Series et les objets Vases Studies. Bref, Kelly Mark exprime ce que d'autres renient: on est cadenassés au temps, par le temps.

C'est lui qui détermine notre vie, notre rythme. Le boulot, les obligations (I Really Should..., dit-elle). Elle ne le crie pas, sa dénonciation se faisant même musicale — quoique ici, au centre Vox, les titres d'A Man & A Woman défilent en

silence, sans la sonate qui doit

l'accompagner.

Vidéo sans images

Même lorsque sa critique apparaît plus sévère, c'est en douceur. REM, collage de films attrapés à la télé (les logos de Bravo et autres Show Case bien visibles) jouant la séduction de l'intrigue narrative, énonce une grande vérité. Le petit écran, tel un piège, nous cloue, nous ankylose. Double piège: REM peut valser d'une chaîne à l'autre, il est un cauchemar; il nous enlève le luxe de changer de poste.

Il est peut-être facile de dénoncer la télévision et Kelly Mark n'est pas la première, ni la dernière, à le faire. Elle semble même parfois se répéter à force d'insister sur la vacuité du média. The Kiss (2007) reprend certes la même note des écrans enneigés propres au petit écran, comme dans Commercial Space (2006) — et la manière: elle enregistre le reflet de la lumière sur les murs, lumière dégagée soit par des films pornos (The Kiss), soit par des pubs (Commercial Space). The Kiss s'offre néanmoins comme une métaphore pleine d'érotisme.

Installations vidéo sans images, manifestation sans pétitions, Kelly Mark extirpe l'essentiel des choses, les rendant pour le moins joliment absurdes. Son geste est ancré dans la répétition, voire l'insensé, tels les dessins au crayon, mais aussi un projet d'art postal appelé Boomerang.

Une idée aussi simple que loufoque: pendant deux ans, elle s'est envoyée la même enveloppe, jusqu'à ce qu'elle se perde dans les méandres de Postes Canada. Idée loufoque, mais pas inutile: Boomerang révèle à quel point tout est fragile, tout a une fin. Même la chose la plus banale. Si le paradis est un concept stupide, la vie, le temps sur terre, c'est précieux. Il s'agit d'en profiter.

***

Collaborateur du Devoir

***

Stupid Heaven

Kelly Mark

Chez Vox, centre de l'image,

1211, boulevard Saint-Laurent, jusqu'au 18 octobre.