Un art de déséquilibre

Vue de l’exposition Erwin Wurm, Désespéré, présentée à la galerie de l’UQAM.
Photo: Vue de l’exposition Erwin Wurm, Désespéré, présentée à la galerie de l’UQAM.

Être réduit au désespoir, quand c'est à la façon d'Erwin Wurm, ce n'est pas si désolant. Au contraire. Le prouve, en première canadienne, l'exposition que la galerie de l'UQAM, sous le commissariat de l'artiste Patrice Duhamel, réserve à l'artiste viennois avec une quinzaine d'oeuvres tirées de sa production récente. De réputation internationale, Wurm a, en vingt-cinq ans de carrière, plusieurs expositions personnelles et collectives à son actif. D'abord et avant tout sculpturales, ses oeuvres se déclinent aussi sous la forme de photographie, de vidéo, de performance, d'installation participative, de dessin et d'énoncés linguistiques.

Le titre, Désespéré, n'annonce en rien le ton de l'exposition qui est plutôt tendu vers l'humour. Un humour parfois caustique, certes, mais surtout comique, comme invitent à le goûter les oeuvres de la célèbre série des One Minute Sculptures avec laquelle l'artiste s'est démarqué à la fin des années 1990. Au nombre de sept à la galerie de l'UQAM, les dispositifs de cette série donnent à lire des protocoles de réalisation, des modes d'emploi en quelque sorte qui invitent le visiteur à faire soi-même une sculpture. Les matériaux? Des objets du quotidien parfois altérés et, oui, le corps même d'un visiteur qui devient alors participant. Ainsi, un socle blanc servira de surface d'appui pour recevoir la tête d'un volontaire qui devra faire tenir en équilibre sur celle-ci une bouteille de produit nettoyant pour les toilettes. Les instructions concluent: «Réalisez l'oeuvre et pensez à votre digestion.»

Un autre socle s'offre comme surface qui accueille des balles de tennis sur lesquelles le visiteur est convié de s'étendre pour ne penser à rien, pendant une minute. Plus loin, les propositions frôlent l'irrévérence ou engagent une attitude illicite en suggérant de s'enfoncer la tête dans un coussin pour songer au derrière de Freud ou à tirer une ligne, fumer un joint ou boire une bière, cette fois la tête et les mains insérées dans les orifices pratiqués sur un petit réfrigérateur. Keep a Cool Head dit le titre. La part d'interdit et le caractère impossible de ces propositions entraînent un certain plaisir alors qu'il est vraiment possible de toucher et de manipuler les accessoires laissés en place. Les oeuvres réduisent l'écart physique qui les sépare du spectateur tout en faisant prendre conscience de certaines limites à ne pas franchir.

Déséquilibre et confusion

Un des enjeux activés par ces oeuvres tient donc dans cette tension liant corps et pensée, mais aussi dans la réflexion qu'elles impliquent sur le statut de l'oeuvre qui, ici, ne peut plus être identifiée à un objet unique et achevé. Redevables en cela à l'art conceptuel, par exemple aux propositions linguistiques de Laurence Weiner qui pouvaient ou non être réalisées et cela à répétition, les One Minute Sculptures ouvrent le champ des possibles. À défaut de se prêter au jeu, car c'en est bien un, le visiteur en lisant les instructions peut faire l'expérience virtuelle de leur réalisation, la potentialité même de l'exécution étant alors aussi valable. Le principe qui gouverne ces oeuvres exclut donc la nécessité de hiérarchiser les différents états de la sculpture même si, idéalement, la participation effective détient un coefficient ludique plus élevé. Les témoignages de ceux qui l'ont expérimenté sont assez éloquents à cet effet.

Il reste que, en eux-mêmes, les protocoles de réalisations, écrits et dessinés directement sur les objets ou sur les socles, présentent des qualités graphiques notables dont le plaisir est à ne pas bouder. Quelques photographies au mur attestent également de la réalisation antérieure d'autres sculptures performées. Elles ont, à n'en pas douter, un attrait visuel qui permet d'apprécier un moment figé de participation complice avec les propositions de l'artiste.

Tenir la pose, c'est là un défi imposé par les sculptures participatives. Chacune d'elle invente des situations incongrues qui débarrassent momentanément

le caractère familier des objets réunis.

Les petits déréglages imaginés par Wurm déstabilisent littéralement, ils renversent et perturbent les rapports connus avec le monde, comme il en est, rendu un cran plus loin, dans la vidéo Tell (2007-2008) où un dialogue entre deux personnages en voiture autour d'un sandwich explore un registre surréaliste.

Que l'artiste fréquente la philosophie en faisant référence à ses grandes figures semble aller de soi. L'exposition à l'UQAM invite du moins à en prendre conscience par une sélection qui fait une large place à ce répertoire. Il en est ainsi d'une One Minute Sculpture qui propose de choisir ses philosophes préférés en maintenant entre ses jambes et ses bras des ouvrages de Nietzsche ou de Hegel par exem-ple. Ou bien dans Thinking about Philosophers (2004) qui est une série de dessins montrant des figures humaines isolés abandonnées à leur réflexion.

C'est de manière triviale et allègre que Wurm cherche à aborder les monstres sacrés de la philosophie. L'édification de monuments en leur honneur, ce n'est pas pour lui, toute la logique qui sous-tend sa sculpture épousant précisément des modalités inverses qui consistent valoriser l'éphémère, le déséquilibre et la confusion de l'art avec la vie de tous les jours. Dans l'exposition, parmi les quatre sculptures, disons, conventionnelles (malheureusement trop peu nombreuses considérant la place importante qu'elles occupent dans le corpus de l'artiste), trois sont à l'effigie de philosophes, soit Adorno, Deleuze et Wittgenstein. Leurs matériaux, la résine, l'acrylique et du tissu, rendent compte de nombreux détails, un souci de vérisme qui est rapidement contrecarré par leur forme. Adorno, par exemple, apparaît dangereusement replet rejoignant ainsi le burlesque d'un Olivier Hardy, une référence annoncée par le titre de la sculpture.

C'est aussi sa propre figure d'artiste qu'Erwin Wurm campe avec humour. Dans une photographie qui ouvre l'exposition, il se montre agenouillé demandant grâce, un citron entier coincé dans la bouche. Il n'omet pas, après avoir exigé de ses modèles ou des visiteurs de se plier à quelque contorsions dénuées d'élégance, de se livrer lui-même à l'inconfort de postures où le mythe romantique de l'artiste n'a plus sa place.

L'autodérision qu'il pratique sérieusement rajoute à la démarche un angle supplémentaire qui rend le plaisir inhérent aux oeuvres encore plus contagieux.

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Collaboratrice du Devoir

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DÉSESPÉRÉ

Erwin Wurm

Galerie de l'UQAM, Pavillon

Judith-Jasmin, local J-R120

1400, rue Berri, jusqu'au 11 octobre

À voir en vidéo