Exposition - Amuseurs publics

Une installation de Guillaume Labrie
Photo: Une installation de Guillaume Labrie

Ce sont des individualités qui composent le collectif Pique-nique, et c'est à l'image de cette réalité que Patrick Bérubé et Édouard Pretty se sont présentés à l'entrevue. L'un est arrivé casque de vélo en main, l'autre avec son siège. S'il avait fallu attendre la totalité du groupe, on en aurait probablement vu un avec son bidon d'eau, un autre avec ses pédales...

Pique-nique, que l'on peut voir lors des 5es Escales improbables, événement multidisciplinaire en cours au Vieux-Port, n'est pas un collectif comme un autre. L'entité, qui se manifeste un jour par an en occupant un espace urbain (des parcs surtout), ne signe pas une, mais des oeuvres, autant qu'il y a d'artistes.

«Ce n'est pas le travail qui nous rassemble, disent les deux artistes envoyés au front médiatique. On est incapables de travailler ensemble. Ce qui nous réunit, c'est le goût d'explorer et de l'éclatement.»

Des actions disparates

Ils en tiennent à preuve une expérience en 2007 dans Côte-des-Neiges où le véritable travail collectif n'a donné aucun résultat. Mieux valent, disent-ils, leurs traditionnels pique-nique d'un jour. Ou de trois jours — une première —, comme celui en cours jusqu'à demain au Vieux-Port, devant le Centre des sciences.

Avec sa signature à la fois déroutante et ludique, à la frontière de l'art et de l'amusement public — ce sont les mots de Patrick Bérubé —, Pique-nique y amuse depuis hier, au jardin Eau-Canada (ça ne s'invente pas!), comme ils l'ont souvent fait ailleurs: en mettant installations et performances sur le chemin des promeneurs (avec un passage gazonné, comme jadis au parc Laurier, sur un bout de piste cyclable).

Au menu, sept actions disparates: des assiettes-navires (Petit bateau sur l'eau de Véronique Lépine), un ours sonore fabriqué par Patrick Bérubé, des spectacles,

telle la performance-conte de Thierry Marceau...

Les voisins de Marie-Hélène Plante, une installation dérisoire avec deux enclos et leurs chaises de jardin, parle de la privatisation des espaces, alors qu'Édouard Pretty y va aussi de son commentaire social avec sa winnebago, «une maison qu'on traîne».

«C'est un clin d'oeil à un certain type de tourisme, dit-il. Pour moi, le voyage, c'est l'imprévu, l'inconnu. Pour d'autres, le voyage n'est plus un déplacement. Ils ne sortent pas de leur milieu, ils le traînent avec eux.»

En bousculant les us et coutumes, Pique-nique suscite curiosité et regards. Dans le meilleur des cas, les gens s'en approchent, souriants. Dans le pire, les autorités demandent de quitter les lieux — eh oui, c'est arrivé.

Pique-nique n'aime pas demander la permission. Ses actions se veulent clandestines. Dans le Vieux, pour une rare fois, le groupe manifestera en toute légalité. Vu qu'il y a été invité...

«Nos interventions sont à l'image d'un pique-nique: les gens apportent leurs choses, s'étalent, envahissent l'espace, explique Bérubé. Nous, on étale aussi notre nappe.»

«Il n'y a pas raison de demander quoi que ce soit, dit pour sa part Édouard Pretty, qui appelle à la nature commune de l'espace public. On investit un lieu, sans nuire à son utilisation, sans l'altérer. Le faire sans autorisation est une manière de lutter contre la surorganisation.»

Sortir de cette société trop organisée, comme sortir l'art au plein air, hors de son cube blanc habituel (la galerie), équivaut à un souhait: vivre la grande liberté.

Les membres du groupe ne cherchent pas à épater à tout prix. La réussite, le chef-d'oeuvre, pas pour eux. Ils proposent des laboratoires, précisent Pretty et Bérubé, où prime le processus.

«Je me lâche lousse», dit l'un. «C'est un trip, on ne se prend pas au sérieux», dit l'autre.

Le volet expérimental leur permet de travailler selon des règles simples, rapidement et moyennant des oeuvres accessibles. La rencontre des Monsieur et Madame Tout-le-monde est par ailleurs plus enrichissante que ce que l'on pourrait croire. Leurs questions, la franchise de leurs commentaires, font du bien, assurent les deux artistes.

La simplicité ne les empêche pas de répondre aux attentes. Patrick Bérubé aime bien exploiter le côté déroutant des choses. «Il y a une ambiguïté sur la véracité des choses qui me plaît», dit-il en rappelant la fois où il avait joué au sauveteur au Lac des Castors, comme si les risques de noyade pouvaient exister.

L'art public de Pique-nique n'est pas une affaire coulée dans le béton. C'est spontané et imprévisible. C'est éphémère et léger, comme ce banc public que Patrick Bérubé a laissé s'envoler, tiré par des ballons (bien sûr, le banc était faux). C'est... volatile: le lendemain, il n'y en a pas de traces.

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Collaborateur du Devoir

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