Sophie Calle: antidote à la rupture amoureuse

Vues de l'installation de Prenez soin de vous à la Biennale de Venise (pavillon français).
Photo: Vues de l'installation de Prenez soin de vous à la Biennale de Venise (pavillon français).

«J'ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre. C'était comme s'il ne m'était pas destiné. Il se terminait par les mots: Prenez soin de vous. J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J'ai demandé à 107 femmes — dont une à plumes et deux en bois — choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle professionnel. L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. L'épuiser. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi.»

C'est par cette note concise que Sophie Calle introduit Prenez soin de vous, son plus récent projet qui sera montré en première nord-américaine à la DHC/ART Fondation pour l'art contemporain à compter de vendredi prochain. L'économie de mots, l'énonciation au «je» sont des traits distinctifs du travail de l'artiste française, qui a recours aussi à la photographie et à la vidéo pour réaliser des oeuvres la mettant en scène. Saisissable pour autant, Sophie Calle? Surtout pas; elle aime brouiller les pistes en tirant les ficelles de récits où elle ne se révèle souvent que par procuration.

Acclamée par la critique lors de la 52e Biennale de Venise pour laquelle elle a été conçue, l'exposition Prenez soin de vous dénombre plusieurs documents, des photographies aussi attrayantes qu'étudiées, des vidéos et des textes, tous générés autour d'une lettre de rupture reçue bêtement par courriel. La situation initiale du rejet et de l'abandon est alors déclinée, transformée et digérée par les femmes complices ayant participé au projet. Le résultat s'impose déjà comme une oeuvre majeure de l'artiste.

La venue de ce projet à Montréal, qui coïncide d'ailleurs avec la première visite d'importance de l'artiste ici, est due à John Zeppetelli, commissaire de la DHC/ART. Féru du travail de Sophie Calle depuis longtemps, il avait le projet dans sa mire même avant son inauguration à Venise. Il ne se trompait pas. «Je n'ai pas eu de mal à convaincre Phoebe Greenberg [mécène de la fondation], qui a aussi vu l'oeuvre à la Biennale. J'ai aussitôt amorcé les démarches auprès de l'artiste et de l'AIA Productions, la société en charge de la réalisation.»

Entre-temps, les nombreuses caisses de transport des oeuvres ont fait escale à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, où le projet a été montré ce printemps avec un succès renouvelé. Là comme à Venise, l'artiste Daniel Buren, initialement recruté par Sophie Calle par une petite annonce, a agi comme metteur en scène. La présentation à Montréal se passera des services de Buren, sans toutefois sacrifier le doigté nécessaire pour l'installation de l'oeuvre, qui occupera la totalité des deux espaces de la rue Saint-Jean.

Thèmes universels

La lettre de rupture à la source de Prenez soin de vous, dont l'auteur reste anonyme, n'est pas longtemps restée privée, comme il en est habituellement pour ce type de missive. Calle en a rapidement fait un projet artistique, libérateur pour elle et sûrement aussi pour les autres. «Ce projet, avance John Zeppetelli, rejoint les thèmes universels que sont la rupture, l'amour, la perte. Il ne fait pas de doute qu'un public élargi pourra se reconnaître dans cette exposition, comme cela arrive souvent avec les projets de Sophie Calle.»

Le thème de la rupture a des airs connus pour l'artiste, qui dit elle-même qu'on l'a souvent quittée. À preuve, ce n'est pas la première fois qu'elle fait d'une rupture amoureuse le ferment de sa création. Dans Douleur exquise (1984-2003), un décompte de 92 jours, émaillé de textes et d'images, conduit à la journée fatidique. L'étape de guérison suit, consommée en 99 jours.

Laissée, peut-être, mais c'est elle, Sophie Calle, qui pourtant édicte le jeu. Amorcées à partir d'une situation vécue, paramétrées par des rituels quotidiens et des protocoles de conduite, ses oeuvres mettent ainsi en scène son intimité, confondant les espaces privé et public, la réalité et la fiction, par des dispositifs dont l'efficacité découle d'une recherche tant du côté de l'écriture que du côté de la photographie. La dimension artistique prend le pas sur les motifs thérapeutiques.

Dans Prenez soin de vous, la lettre en question est passée au crible par le regard des femmes triées sur le volet. L'adolescente répond par messagerie texte: «Il se la pète»; l'avocate démontre que monsieur est un escroc, enfreignant l'article 313-1 du Code pénal; la psychologue clinicienne criminologue qualifie l'homme de séducteur et de beau parleur; la voyante en déduit qu'il est malheureux. Ce sont, entre autres, Christine Angot, Laurie Anderson, Arielle Dombasle, Laetitia Masson et Jeanne Moreau qui prêtent aussi leur voix à cette partition dont les interprétations, tantôt humoristiques, tantôt tendres ou critiques, semblent intarissables. La proposition a fait mouche.

Parmi toutes ces réponses, une est-elle plus apaisante que les autres, plus satisfaisante aux yeux de Calle? Jointe par courriel, elle répond laconiquement: «Leur ensemble. La multitude. L'épuisement. La dissection. Aucune en particulier. Toutes.» Pour ceux qui verraient dans le renfort apporté par le nombre une vengeance cruelle de l'amoureuse éconduite, l'artiste insiste: «Comme je le dis à la fin [du catalogue]: il s'agissait d'une lettre, pas d'un homme.»

***

Collaboratrice du Devoir

***

L'exposition Prenez soin de vous se tiendra du 4 juillet au 19 octobre à la DHC/ART Fondation pour l'art contemporain, au 451 de la rue Saint-Jean. Pour renseignements: 514 849-3742 ou www.dhc-art.org

***

Sophie Calle donnera, quant à elle, une conférence publique sur l'ensemble de son travail le mercredi 2 juillet, à 19h, à la Société des arts technologiques. L'entrée est libre, les places limitées.