Hors d'usage et efficaces

Manuel (ou Manual) est certainement la machine la plus active des cinq exposées. Son balai balaie ou, si votre visite du centre Oboro coïncide avec le mouvement contraire, c'est la poussière qui s'accumule en petits monticules.

Oui, la machine est active, ses actions, visibles, laissent des traces — le sol prend même une teinte à force d'être déblayé. Cependant, les gestes, répétitifs, toujours rotatoires, demeurent lents. Très lents. Comme si ce robot, las de faire une chose et son contraire, mourait tranquillement.

Les quatre autres oeuvres cinétiques de cette exposition, faisant de l'électronique et de la robotique quelque chose d'insensé, semblent encore plus branchées au respirateur artificiel. Si la chance vous sourit, un bruit soudain vous permettra de croire que vous assisterez à un éventuel, mais peu probable, réveil. L'expo s'intitule Lambinatronique. Les installations, oeuvres de Peter Flemming, un artiste canadien aujourd'hui établi à Montréal, sont en effet lambines, mollasses et peu aptes à travailler. À l'entendre parler, ses machines sont presque humaines, ont leur propre personnalité, et «leur comportement peut être perturbé».

Flemming reconnaît d'emblée revenir «chaque jour» pour ajuster, vérifier, améliorer certains filages. «C'est comme un piano qu'il faut accorder constamment», dit-il. L'oeuvre Choeur de moteurs peut se faire aussi entendre à l'occasion. Des panneaux de verre disposés en cercle y émettent des sons selon une lente rotation; l'oeuvre est hautement poétique, dans la lignée du Motet à quarante voix de Janet Cardiff ou du Échotriste de Jean-Pierre Gauthier.

Ode à la paresse

À contre-courant du rendement maximal qui caractérise notre société pro-machines, Peter Flemming propose des objets dont la performance découle de nombreux aléas. À commencer par le taux d'ensoleillement: ces pièces carburent à l'énergie solaire. Il y a longtemps que les puits de lumière d'Oboro n'avaient pas ainsi été mis à profit, depuis peut-être l'expo Pipilotti Rist (2000). Ça change des salles sombres.

L'allure archaïque et artisanale des machines et le résultat peu perceptible ne font pas moins de l'artiste un habile technicien. D'ailleurs, si Manuel, la seule oeuvre ancienne (de 2001), fonctionne mieux que les autres, c'est que l'artiste a légèrement trafiqué son alimentation. Les autres, tel que ce monstre composé d'un baril et de plusieurs bidons d'eau (Écoulement délibé-

ré en vue d'abaisser un lest lambin en pleine lévitation, oeuvre de 2008), vibrent au rythme de petites doses d'énergie.

À l'instar de son bon ami Jean-Pierre Gauthier, Flemming est un féru d'électronique. Il en est même un fou fini, si l'on se fie aux quelques manuels illustrés exposés, une petite part de ce qu'il collectionne et qui l'obsède depuis son enfance.

En fait, et là est tout le plaisir à voir ces installations cinétiques au repos, à ne pas les voir agir, finalement, Peter Flemming lance une ode à la paresse, un appel au calme, une invitation à prendre le temps. Qu'il se tourne vers l'énergie solaire (et un jour l'éolienne, projette-t-il) ne découle par d'un engagement politique. Il se montre même critique: ces nouvelles grandes industries imposeront aussi leurs routines de consommation, leurs obsessions de rendement et de fonctionnalité.

Métaphores humaines, aux gestes «inutiles», les installations électromécaniques de Flemming ont aussi leur portée poétique. Réflexion sur l'apesanteur (une brique suspendue), sur les éléments naturels (soleil, eau), l'oeuvre Écoulement délibéré... et son Prototype (pièce expérimentale antérieure) sont une évocation d'un système, d'un réseau complexe de canaux et

de conduits.

«Il y a beaucoup de petits éléments qui prennent le temps de se connecter, dit-il, C'est comme un arbre qui pompe son eau lentement des racines jusqu'au sommet.»

Collaborateur du Devoir

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Lambinatronique

Peter Flemming, Oboro, 4001, rue Berri, local 301, jusqu'au 21 juin.