La sensualité chez Marcelle Ferron

Marcelle Ferron, Sans titre, 1985-88
Photo: Marcelle Ferron, Sans titre, 1985-88

Marcelle Ferron aura eu droit, un an avant sa mort en 2001, à la rétrospective qui incombe à tout grand artiste. Expo dans les meilleures conditions (Musée d'art contemporain), vaste ensemble couvrant sa carrière (120 oeuvres exécutées entre 1945 et 1997), précieux catalogue, tant par l'équipe de rédaction (quatre auteurs) que par sa diffusion (coédité avec Les 400 Coups).

Bref, huit ans plus tard, doit-on croire que tout ça est caduc? Que penser lorsque le galeriste de longue date de l'artiste, Simon Blais, présente une expo intitulée Marcelle Ferron: rétrospective 1947-1999, en s'appuyant, encore, sur un catalogue d'envergure? Tout n'aurait donc pas été dit?

Inédites

La soixantaine d'oeuvres réunies, tant des grandes toiles que des petites oeuvres sur papier (et que des huiles, sauf exception), proviennent de la succession de l'artiste et sont, pour ainsi dire, inédites. C'est déjà ça. Et ce ne sont pas que des pièces mineures, à l'image d'un de ces tableaux de la série Retour d'Italie qui trône sur son mur.

Plus qu'une expo «hommage à la disparue» (ce que la galerie avait fait en 2003), cette autre rétrospective souligne la coïncidence en 2008 d'un triple anniversaire de faits marquants de la carrière de Marcelle Ferron: 60e de Refus global, 40e de la verrière du métro Champ-de-Mars et 25e du prix Borduas.

Les excuses liées à des anniversaires sont toujours bonnes. En réalité, elles ne signifient pas grand-chose (en 1998, les 50e, 30e et 15e anniversaires de ces mêmes faits avaient-ils moins de valeur?). Par contre, elles dissimulent souvent la véritable raison. Simon Blais finira par admettre, au détour d'une conversation, que les Ferron ont toujours la cote sur le marché.

Le flair marchand a imposé cette expo à la programmation de la galerie du boulevard Saint-Laurent. Certes. Mais qu'importe si ce préjugé nous habite sur le chemin de l'expo puisqu'il est vite balayé une fois devant les oeuvres.

Un certain vent de fraîcheur

Montée sobrement, divisée par époques (du moins en ce qui concerne les grands tableaux), la rétrospective donne amplement à voir la valeur de la signature Marcelle Ferron, autant dans sa gestualité et dans sa vigueur que dans la présence de la matière. Autant dans sa diversité que dans l'évolution à laquelle elle est associée.

La section «1950-1960», là où les compositions offrent un fourmillement de petites touches à la spatule, est marquée par cette «apparition subtile du blanc» dont parlait Réal Lussier dans le catalogue de l'expo de 2000. Un blanc, apparaissant souvent comme un encadrement du reste des couleurs, qui est d'autant plus notable qu'il s'est tranquillement estompé au bénéfice du rouge et du noir. Dès le Cosmos rouge, de cette première salle, à la section «1960-1990» où se démarque, outre la verticalité de certains formats, cette dualité chromatique, comme dans De l'importance de la ligne, un des derniers grands tableaux de Ferron.

Oui, l'accrochage permet fort bien d'apprécier la force des oeuvres. Oui, on éprouve un certain plaisir à voir et à revoir cette peinture. Mais il y a plus. Et c'est le catalogue, en parfait complément (chose rare dans une galerie commerciale), qui le fournit. En fait, c'est un texte signé Robert Enright, de la revue Border Crossings, qui apporte un certain vent de fraîcheur.

Le professeur de l'Université de Guelph soulève le côté sensuel de l'art de Marcelle Ferron, souvent présentée par ailleurs en rebelle et en battante. Enright parle même à un certain moment de sa peinture comme si celle-ci «était en train de s'autoérotiser». Le catalogue est d'ailleurs recouvert d'une feuille transparente et rose qui donne le ton.

En salle, le rose est d'ailleurs aussi subtil, sinon plus, que le blanc. Il est comme un esprit qui trace des liens entre les différentes époques de l'artiste, comme un fil (une tache, plutôt) qui relie grands et petits formats. En aplat ici, discret là. C'est un «cosmos de structure et de sensualité», comme dit Robert Enright, qui s'imprègne dans la rétine sans que l'on s'en aperçoive.



Collaborateur du Devoir

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Marcelle Ferron: rétrospective 1947-1999, Galerie Simon Blais, 5420, boulevard Saint-Laurent, jusqu'au 28 juin.