Place à la Manif d'art 4 et à ses rencontres

Valentin Stefanoff et Nina Kovacheva, Au-delà du visible, 2003-04
Photo: Valentin Stefanoff et Nina Kovacheva, Au-delà du visible, 2003-04

«L'art est un état de rencontre», écrivait le commissaire et critique d'art Nicolas Bourriaud en 1998 dans son ouvrage Esthétique relationnelle (Les Presses du réel). Dix ans plus tard, malgré les lectures critiques qui en sont faites, l'énoncé du théoricien français porte encore. Avec son thème «Toi/You, la rencontre», la Manif d'art 4, inaugurée jeudi dernier, s'inscrit dans cette foulée.

Relations et rencontres humaines sont effectivement au coeur de la biennale en art actuel de Québec. Conviviale et consensuelle, elle est gourmande aussi, cette biennale. Avec 52 artistes du Québec et d'ailleurs réunis dans l'exposition centrale, une trentaine de collaborations avec les espaces d'exposition de la ville, des activités satellites intégrant en plus la danse contemporaine, la poésie et la musique, un colloque et des 5 à 7 avec les artistes, cette quatrième édition s'avère plus copieuse et diversifiée que jamais. Le 400e anniversaire de la ville de Québec a sûrement à voir avec l'ampleur de ce déploiement. Surtout, la biennale vient confirmer son importance accrue dans le paysage québécois des arts visuels.

Une coïncidence extraordinaire

Pour Lisanne Nadeau, commissaire invitée de la Manif d'art 4, le thème «la rencontre» qui chapeaute les activités du 400e ne pouvait mieux tomber. «Une coïncidence extraordinaire pour le milieu des arts visuels», affirme celle qui tient la barre de cette quatrième édition d'une biennale qui a bien voulu retarder d'un an sa tenue pour être des grandes célébrations de 2008.

«En arts visuels, on sort d'une décennie où l'on s'est posé la question de l'esthétique de la relation, évoque Mme Nadeau, consciente d'arriver sur un terrain qui n'est pas vierge. On a interrogé la place du regardeur, à un point tel, d'ailleurs, que l'on ne sait plus comment le nommer, afin de remettre en question nos conceptions et nos automatismes par rapport au contexte et à la réception de l'oeuvre. À partir du thème "la rencontre", précise-t-elle, j'avais envie de faire un projet de commissariat sur la communication humaine, de l'aborder, bien évidemment, dans la perspective de l'esthétique relationnelle, mais aussi d'évoquer plus largement les rapports humains.»

Les rapports humains, il en est en effet question dans l'exposition centrale, rue Saint-Joseph, avec plusieurs oeuvres qui les déclinent sous la forme de l'amour, de l'érotisme et de la dépendance affective. La notion de couple et les projets réalisés en duo sont de mise, avec, par exemple, un duo confirmé comme celui de Carl Bouchard et Martin Dufrasne, ou d'autres, réunis pour l'occasion, comme celui de Michel Daigneault et de Stephen Schofield. Pour Serge Murphy, l'autre, la personne aimée, stimule au point de produire une installation démesurée qui fait plusieurs mètres de long.

Des images qui montrent des relations et des dispositifs qui provoquent les relations, par lesquels la rencontre avec le spectateur est soulignée, voire rendue interactive. À ce chapitre, la commissaire cherche à traiter les rapports humains tels qu'ils sont refaçonnés par l'informatique et les technologies de la communication. Ces outils, Internet y compris, les arts médiatiques ne manquent pas de les exploiter, comme en témoignent l'installation télématique de Jean Dubois, l'installation sonore de Christof Migone, qui invite à se saisir ou non d'un casque d'écoute, la vidéo d'Eva Quintas ou encore le projet Web d'Isabelle Bernier.

Le relationnel, en tant que stratégie artistique ancrée dans les échanges interpersonnels, n'étant pas un enjeu nouveau dans les arts visuels, la commissaire a voulu cadrer le problème à sa façon en sollicitant des adresses plus directes. «Par le "Toi/You", j'avais envie de poser la question d'un interlocuteur nommé, dérangé et bousculé dans une relation à la deuxième personne du singulier.» Lisanne Nadeau se méfie d'ailleurs des oeuvres qui prétendent rejoindre l'autre mais qui s'imposent à la manière d'un monologue, un reproche déjà formulé à l'endroit de certaines pratiques qualifiées de relationnelles.

D'où le désir de la commissaire de réunir des oeuvres qui entraînent des relations par le registre du dialogue et de l'intime, des voies plus stimulantes et plus engageantes selon elle. Dans l'installation de l'artiste catalan Anton Roca, par exemple, il est question de sa rencontre avec un aîné atikamekw. Les cagoules d'Anne-Marie Ouellette, elles, plongent physiquement le visiteur dans une situation incongrue nécessaire à apprivoiser. Artiste ou spectateur risquent alors l'implication de soi.

Présent dans l'espace public urbain

Dans la perspective aussi de rejoindre le public, plusieurs projets prennent l'air le long de la rue Saint-Joseph, véritable foyer de la Manif d'art et bastion des artistes de la ville de Québec, qui ont d'ailleurs largement contribué à la revitalisation du quartier Saint-Roch au cours des dernières années. Si certains projets s'affichent avec visibilité — notamment les projections vidéo extérieures du duo Nina Kovacheva et Valentin Stefanoff, les Sculptures de sauvetage de Jacques Samson et la sculpture gonflable d'Ana Rewakowicz —, celui de Sylvie Cloutier joue plutôt de discrétion. Ses portraits en miniature tracés à la sanguine seront dissimulés dans le quartier. À défaut de les trouver, parions que la rumeur de leur présence, elle, se fera bien sentir.

Pas nécessairement tapageur, donc, l'art sera présent dans l'espace public urbain. Le programme de Lisanne Nadeau ne se présente pas non plus comme une solution aux rapports humains transformés en marchandise ou comme un dissolvant du capitalisme, horizon de réflexion qui est celui de Bourriaud dans sa théorie de l'art relationnel (et qui lui ont valu quelques critiques). La Manif d'art 4 mise plus large en somme, trop peut-être pour faire vraiment le point sur un aspect particulier de l'art actuel, préférant, comme l'affirme le communiqué, «une programmation éclatée».

Cet élargissement a l'avantage de pouvoir inclure tout le milieu des arts visuels à Québec. Outre les centres d'artistes, de fidèles et nécessaires collaborateurs, le Musée national des beaux-arts du Québec est aussi de la partie avec un projet dont la dimension relationnelle est probablement la plus engageante. Avec Faire du temps, Sylvie Cotton occupera le bloc cellulaire du pavillon Charles-Baillargé avec une intervention évolutive, l'artiste s'exposant à une délicate expérience de l'enfermement et de l'ouverture à l'autre.

Puisque la Manif d'art est aussi une invitation à réfléchir, se tient depuis hier et encore aujourd'hui le colloque Entre tu et toi, les correspondances que la responsable, Nicole Gingras, a orientées «autour d'expériences esthétiques liées à l'écoute, à l'observation et à la médiation». Au programme, en plus des conférences de Lisanne Nadeau, de Dominique Petitgand et de Marie Brassard: la projection du film You de Vincent Grenier.

Vous avez compris? La biennale bat déjà son plein et n'attend plus que vous. La Manif d'art 4, Toi/You, la rencontre, se poursuit jusqu'au 15 juin. La Manif-carte, pour avoir accès aux activités de la biennale, est en vente à la billetterie de la bibliothèque Gabrielle-Roy. Toute la programmation est en ligne sur www.manifdart.org.

Collaboratrice du Devoir