Entre chenille et papillon

L’image au coeur de Chrysalides est une représentation aussi fantasque qu’effroyable du Fashion Plaza. Source: SKOL
Photo: L’image au coeur de Chrysalides est une représentation aussi fantasque qu’effroyable du Fashion Plaza. Source: SKOL
Nous sommes en cris..., pardon, en chrysalide, cette «forme intermédiaire entre le stade de chenille et le stade de papillon», dixit Le Grand Robert. Et c'est sous ce vocable que Patrick Bernatchez, artiste sans étiquette s'il en est un, en constante mutation d'une manière de faire à une autre, a voulu exprimer un certain ras-le-bol.

Projet de longue haleine et à multiples volets, comprenant dessin, peinture, oeuvre sonore et film, Chrysalides prend son origine dans le Fashion Plaza, ce coeur de l'industrie textile de Montréal devenu fourmilier artistique — Bernatchez, comme un grand nombre de ses pairs, y tient son atelier. Travail présenté d'abord là, rue de Gaspé, par le biais d'interventions éphémères, voici sa forme finale. Une exposition, en bonne et due forme, au centre Skol, rue Sainte-Catherine.

L'image au coeur de ce corpus est une représentation aussi fantasque qu'effroyable du Fashion Plaza. Tel un certain Pentagone, un 11 septembre, l'édifice est scindé en deux par un être descendu du ciel. Petit pied de nez à l'histoire récente, quand on sait que le discours pointe avant tout les dangers de la mondialisation de l'économie. Faut-il rappeler que le Fashion Plaza, pour les mêmes raisons que les Crocs ne seront plus fabriqués au Québec, y a laissé sa première âme?

Habile poète, Bernatchez n'est pas le genre à crier au loup. Ses images, comme son édifice peint sur un miroir, sont plutôt évanescentes. Pas de dénonciation brutale, quoique... Le volet film du projet, intitulé Empereur, ne fait pas dans la dentelle. La scène, un homme qui se laisse noyer enfermé dans sa voiture, est assez explicite. Il y a malaise, et ça déborde de partout.

Toutes formes, tous genres, le caractère éclaté et multidisciplinaire de l'expo Chrysalides est évident. À tel point que la longue suite de dessins d'inspiration mythologique cadre mal avec le reste, dont l'esthétique et les moyens sont davantage actuels.

Pourtant, ces dessins, certains plus grotesques que d'autres, sont de loin l'élément à considérer. Par leur nombre (91), bien sûr, ainsi que par cet élan autant poétique qu'explicite où des formes ni humaines ni animales se mangent, se broient, mais aussi se créent et se reproduisent. Dans un monde apocalyptique comme celui qui nous pend au nez, voici ce qui nous guette. À moins que l'on n'y soit déjà, en pleine métamorphose.

Si Chrysalides peut dérouter à première vue, chacune de ses parties vaut par elle-même. Les «12 compositions pour deux pianos» qui forment Lucioles, une partition à lire et à écouter, sont la belle surprise, transposition abstraite du rapport au travail que Patrick Bernatchez scrute. Elles harmonisent ce monde, valorisent ces individus — on imagine que l'artiste s'y inclut — qui labourent même la nuit.

Ces «prélèvements et transcriptions systématiques des fenêtres illuminées» du Fashion Plaza, sorte de «comptabilité des lucioles ouvrières», ne sont pas tant une critique de l'aliénation du travail qu'une ode au genre humain. Avant qu'il ne disparaisse.

Collaborateur du Devoir

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Chrysalides

Patrick Bernatchez, Centre des arts actuels Skol, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu'au 3 mai.

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